Quand elles frappent, c'est pour défendre leur vie ou leur postérité contre un danger, tantôt réel, tantôt imaginaire. Elles font à la Cité, à la République, aux enfants à venir, le sacrifice de leur personne; elles recommencent les dévouements d'Ælius Tubero ou de Mucius Scævola, sachant qu'elles ne survivront pas à leur coup de poignard, que la blessure de l'adversaire entraînera leur mort, douloureuse et certaine.

Barbelé, en forme d'hameçon, leur poignard pénètre dans la plaie, y porte l'acide formique et sa brûlure vésicante, mais il n'en peut sortir. Il faut, par un arrachement brutal qui enlève une partie de son arrière-train, que l'insecte abandonne l'arme empoisonnée au plus profond de la blessure pour, quelques pas plus loin, mourir dans l'aisselle d'une feuille ou le calice d'une fleur.

Un poète a célébré «leurs ailes d'or» et «leurs flèches de flamme».

Ces flammes vives ont, comme celles de la cantharide, et suivant la dose, une action néfaste ou curative sur l'organisme humain. Les piqûres d'abeilles, après la révulsion cruelle du premier moment, procurent aux goutteux, aux arthritiques, un bien-être que les médecins préconisent à l'égal des sources les plus vantées.

Le formol, qui joue un rôle si notable dans la thérapeutique moderne, agit avec une puissance décuplée alors qu'il est fourni, élaboré par un organisme vivant; de même, les eaux thermales, supérieures mille fois aux produits obtenus par synthèse dans le but de les remplacer.

Qui n'a vu, près des fermes de Bretagne, sous le couvert des pommiers; qui n'a vu, parmi les fleurs odorantes et sauvages des Pyrénées, adossée aux murs de schiste et d'ardoise où la guêpe suspend son nid pareil à une fleur de papier bleu turquin, la ruche conique, la ruche virgilienne, d'osier, de troène, de lattes ou de paille? Les gâteaux y sont fixés par le soin même des abeilles. C'est le type archaïque, dont la routine a si longtemps prévalu et dont l'incommodité faisait la récolte à la fois plus dangereuse et moins rémunératrice.

L'apiculture moderne substitue à ces cloches anciennes des huttes spacieuses, aérées, commodes aussi bien pour le travail que pour la collecte de la cire et du miel. Ruche universelle, ruche Layens, ruche à sections américaines, ruche de l'abbé Sagot, toutes se construisent sur la même donnée, à savoir: que le toit de la ruche doit être mobile, ainsi que les cadres ou rayons destinés à recevoir le gâteau de miel.

On peut voir, à l'automne, chez la plupart des marchands de comestibles, ces rayons d'un beau blanc crémeux, qui renferment la nourriture parfaite, élixir de la vie animale et de la vie florale. Plus hardis que les végétariens d'à présent, les Sages de la Grèce osaient substituer le miel aux aliments épais qui sustentent le commun des hommes.

La récolte du miel, d'empirique, est devenue scientifique. Un propriétaire de ruches calcule, d'après la température de l'été, d'après la floraison plus ou moins riche de telle ou telle essence végétale, d'après la vigueur des essaims et le poids des ruches, le rendement exact de ses abeilles. Il n'ignore pas que telle ou telle fleur donne un miel plus ou moins pur, que les acacias et le sainfoin du mois de juin fournissent le produit de luxe, tandis que le miel jaune foncé recueilli sur la fleur de sarrazin, ne vaut guère, sinon pour fabriquer le pain d'épice. Il n'a garde d'ignorer que certaines fleurs communiquent un arôme désagréable ou trop spécial, qu'il faut aimer beaucoup le parfum du tilleul pour se plaire au miel butiné dans sa fleur, que le miel du châtaignier manifeste un goût désagréable et que celui que donne le vernis du Japon (ailante) exhale une odeur absolument nauséabonde.

Les mœurs des abeilles ont, de Virgile à Mæterlinck, prêté aux variations les plus magnifiques, aux traits des moralistes, aux descriptions enthousiastes des amateurs de plein air.