Trois groupes d'individus composent l'effectif de la ruche: ce sont les reines, les mâles ou faux bourdons, et les ouvrières, asexuées dès leur berceau.

La reine, qu'une longue erreur, transmise par l'antiquité, fit longtemps prendre pour un chef, pour un roi, pour un dynaste guerrier, pour une sorte d'Agamemnon à six pattes, au corselet brillant, n'a d'autre besogne que d'enfanter le peuple et de faire couler dans les alvéoles prêtes le ruisseau de fécondité qui jaillit de ses flancs.

Ce «roi», chanté par Virgile, saint Ambroise l'a vanté pour des raisons moins prégnantes aujourd'hui. Ce qu'il admire avant tout chez les «avettes» pour employer la langue de Ronsard, c'est la parthénogenèse, le fait de se reproduire sans avoir recours au stratagème que Daphnis apprend de Lycenion.

—«Silence! arrêtez-vous, dit Wagner, le famulus du docteur Faust, à Méphistophélès.

—Qu'y a-t-il?

—Un homme va se faire.

—Un homme? Vous avez donc enfermé des amants quelque part.

—Bon! dit Wagner. Une femme et un homme, n'est-ce pas? C'était l'ancienne méthode. Nous avons trouvé mieux.»

Saint Ambroise ne parle pas autrement.

«Ce communisme est grand,—dit-il,—mais combien plus chez les abeilles que chez les hommes! Chez les abeilles qui, seules de tous les êtres animés, ont une postérité commune, hantent la même demeure et bornent à un seuil unique la limite de leur patrie, les abeilles pour qui toute chose est indivise, travail, nourriture, entreprise, usage et fruit; les abeilles, de qui le vol même appartient à la communauté.

«Que dirai-je de plus? La génération appartient à la République. L'intégrité de leur corps virginal est aussi commune à tous les citoyens, puisqu'ils ne s'unissent par aucune étreinte, puisqu'ils ne sont terrassés ni par le désir, ni par les maux de la parturition, puisqu'ils émettent spontanément les essaims adultes que leur bouche a butinés dans les feuillages et les herbes».

Ambroise avait assisté à la grandeur, puis à la chûte d'Eutrope. L'air vibrait encore des invectives de Claudien et des adjurations de Chrysostôme. Il félicite les abeilles de donner la couronne au plus digne, au Roi formé par la nature, et de ne pas instaurer au pouvoir les eunuques plus soucieux de leurs bénéfices que du bien de l'Etat. Car il ignore que toute la politique du rucher est précisément fondée sur l'eunuchisme comme celle des Empereurs byzantins.

Grande, mince, plus fine et plus forte que les mâles et que les obscures travailleuses, la reine-mère des abeilles est construite en longueur, haute sur ses pattes, comme tous les animaux de race, comme le cheval de course ou le rossignol.

Plus tard, déformée par la maternité, son ventre acquerra des proportions monstrueuses, la retiendra prisonnière dans la ruche, alors même que sa garde d'honneur, toujours attentive et présente, ne serait pas là pour neutraliser son inconstance et la ramener au devoir.

Mais, telle qu'on l'observe d'abord dans sa parure de fiancée, éclatante d'une chaude couleur brune et déployant aux souffles de l'avril ses ailes virginales, c'est un des plus beaux insectes dont s'émerveillent les regards humains.