Maurice Mæterlinck a célébré les noces de l'abeille, son vol nuptial à travers les parfums, dans l'azur du mois de mai, la communion de tout un peuple avec l'amour que sa royale enfant va connaître pour lui.
Passagères délices! Le vol qui porte la mère du peuple dans le libre espace ne dure qu'un instant.
Désormais féconde, la reine appartient à la Cité. Après la brève et joyeuse étreinte de l'hymen, voici venir pour elle une ère de maternité claustrale qui ne finira qu'avec ses jours. Dès qu'elle a pris contact avec son débile époux elle regagne pour n'en plus sortir sa prison de topaze et d'or.
Les faux bourdons tiennent dans la ruche le même emploi que les princes consorts dans les états où la loi salique n'est pas en vigueur. Ils jouissent de quelques-unes des prérogatives décernées aux «étalons de la reine» par les peuples civilisés. Ils gaspillent le trésor commun, s'occupent à des travaux ineptes et se gorgent de boissons enivrantes, comme s'ils avaient eu l'honneur d'épouser Wilhelmine. Ils sont presque aussi infatués d'eux-mêmes qu'un gentleman à bonnes fortunes. L'oisiveté les engraisse et les enlaidit, leur profession étant de celles qui manquent un peu de gloire quand se montre la maturité.
Aussi, dès les premiers jours de septembre, aux approches de l'équinoxe, marquant le terme de l'année apicole qui est brève et dont l'activité ne s'étend guère que d'avril à octobre, quand les fleurs deviennent rares, quand
le dahlia met sa cocarde
et le souci sa toque d'or,
les ouvrières en font un grand carnage. Elles transpercent de leurs aiguillons et rejettent hors de la demeure commune ces amants officiels qui n'ont pu faire usage de leurs brillantes facultés, ces maris désormais superflus, qui grèvent la communauté sans lui fournir aucun apport.
L'ouvrière concentre en elle tout l'intérêt du rucher. Elle ne paie pas de mine. Cette mouche velue, aux couleurs ternes, au vol bas et comme appesanti du lourd attirail qu'elle porte, n'a pas l'éclat des insectes mondains, papillons somptueux, éclatantes libellules.
Sa livrée est celle du travail qui crée et qui féconde; elle rappelle ces cotes, ces bourgerons de prolétaires, noirs de graisse, lourds de plâtre et tachés de poussières, que portent sur leurs membres robustes ceux qui enfantent la richesse et bâtissent des palais.