Napoléon, qui sait l’art de gouverner les hommes, regarde la table comme un instrument de règne. Talleyrand, ministre des Relations étrangères, Cambacérès, archichancelier de l’Empire, le cardinal Fesch, oncle de l’Empereur, traitent selon ses ordres, avec une magnificence inouïe, diplomates, prélats, étrangers de marque, les rois conquis au jeune Bonaparte, les rois pour qui Talma et Mlle Georges ont l’honneur de jouer Phèdre, Cinna, Mithridate et Britannicus, premier que le décret de Moscou ait établi le sort des comédiens.

Cambacérès est un amphitryon somptueux, une fourchette magnanime. Il mange comme un prince, ou comme un financier. Ni Fouquet, ni la Popelinière, ni Grimod, le divin Grimod de la Reynière, qui, pareil aux princes charmants des contes de fées, avait les doigts palmés comme une patte d’oie, aucun de ces grands hommes n’a mieux connu que l’archichancelier cet art glorieux de donner à dîner. Un dessin de Carle Vernet le montre en habit de cour, promenant sa bedaine, dans une brouette, sous les rameaux — déjà précaires — du Palais-Royal.

C’est au cardinal Fesch qu’il convient d’attribuer l’anecdote magnifique des deux turbots.

Son maître d’hôtel joignait aux plus beaux talents une imagination rare, de l’audace et de la clairvoyance. Le prince de l’Église reçut un jour deux turbots. Ceux du despote romain n’étaient auprès qu’une limande. Ils arrivaient fort à point. Ce jour-là même plusieurs cardinaux, évêques, archevêques et autres dignitaires ecclésiastiques dînaient chez le primat. Le cardinal aurait souhaité que l’un et l’autre poisson fissent les honneurs de sa table. Quelle gloire pour le clergé ! Mais aussi quelle faute de goût que ce faste, bon à peine chez quelque parvenu. Ce rendez-vous de turbot eût semblé ridicule aux gens élevés dans les délicatesses de l’ancien régime. Le cardinal exposa la difficulté à son maître d’hôtel.

— « Que votre Éminence se rassure ! Ils paraîtront tous deux sans avoir pour cela besoin de commettre une incongruité dans l’ordonnance du repas. » On sert le dîner. Un premier turbot relève le potage. Exclamation ! Enthousiasme ! Recueillement. Le maître d’hôtel s’avance alors. Deux officiers de bouche s’emparent du monstre et l’emportent afin de le servir. Mais l’un d’eux, par un faux pas adroitement calculé, perd l’équilibre et le turbot, avec lui, roule sur le parquet, à la grande stupeur des convives.

— « Qu’on en apporte un autre », ordonne le maître d’hôtel sans se déconcerter.

Faut-il parler ici de l’influence qu’a toujours eue la table sur la production de l’intelligence, dire l’aide que lui donne le café, énumérer les tasses de Voltaire et les soupières de Balzac ? Ironie de la gloire ! Le père du Romantisme, le leader de la Constituante comme on dit à présent, ont uni leur gloire dans une œuvre de bouche qui survit à l’éclat des Martyrs, au retentissement du Discours sur la Banqueroute. Bien des gens qui ne liront jamais Atala ou les Mémoires d’Outre-tombe, qui ne connaissent même pas de vue un quidam ayant fréquenté les Lettres à Sophie, ont pour le chateaubriand à la Mirabeau une tendresse légitime. Et Rossini, Giacomo Rossini, dont la musique de fête induisit en rêve Massimila Doni et la Marianne de Gambarra, nos aïeules, Rossini dont le Moïse, qui nous fait rire, faisait pleurer les héroïnes de la Comédie humaine, que serait-il aujourd’hui, sinon le parrain oublié de la salle des ventes, s’il n’avait eu l’idée, ô combien géniale ! d’associer la truffe et le foie gras au bifteck de chaque jour ?

La cuisine a ses écrivains comme la musique ou l’assyriologie. Il convient de citer avec honneur ces poètes, ces romanciers, ces essayistes qui donnèrent une voix à la muse des fourneaux. Et je ne parle pas ici de la pléiade bachique, des membres du Caveau, des faiseurs d’opéra-comique dont la verve s’est épandue en des couplets sans nombre, en des brindisis dont M. Julien Tiersot, lui-même, ne sait plus le compte.

Non, les auteurs culinaires sont les consciencieux, qui, avec des mots appropriés, ont décrit la poule au riz, la suprême de volaille, l’omelette à la purée de caille ou le turban d’ananas. Malgré la recette qu’il donne de la salade japonaise, fort méchante d’ailleurs, Alexandre Dumas, le deuxième du nom, ne saurait être compté parmi les écrivains gastronomes ; car il s’est — le volage — occupé d’autres choses.

On en peut dire autant du bruitiste Marinetti. Son Roi Bombance, proche parent du Roi Ubu, symbolise un état de la civilisation, mène les chœurs d’une satire politique, parmi le tourbillon des fautes de français. Redoutable goinfre, il absorbe dans les abîmes de son gésier, toute la richesse, tous les fruits du labeur humain : c’est « le Capital » dévorateur.