II
LE JOURNAL D’OLIVIER CAMORS

Avril 1920.

Me voici pour toujours à la Tremblée. J’en ai passé, hier, la petite porte verte, sans un regret, sans tourner la tête, comme ces fugitifs qui franchissent la clôture d’une trappe.

J’admire les écrivains qui vomissent leur époque, selon l’expression de l’un d’entre eux, mais qui ne manquent pas un apéritif, dans les cafés où ils ont coutume d’aller, pas un dîner, pas une répétition générale. Je connais le romantisme de ces farceurs. Moi, j’ai eu le courage de fuir.

Que ferais-je d’ailleurs à Paris? Il ne me reste que quelques milliers de francs de rente.

Ce n’est pas cela pourtant qui m’a décidé... Fini... Je ne veux voir personne... J’ai fait la guerre. J’ai jeté dans un tiroir les croix et les médailles qu’on m’y donna. J’ai vendu mes livres. Tout cela était inutile dans ma retraite. Les rubans et la littérature, les ragots de MM. de Goncourt, la roublardise facile de M. Jules Lemaître, le Parnasse et les histoires de la plaine Monceau, les calembredaines, les talents moyens, les génies assommants et les idées générales n’ont pas cours dans le domaine où je suis venu. Je vais refaire le monde autour de moi. Je vais faire la paix pour moi seul, sans traités solennels, et je me moque des Bulgares, ces coupeurs de nez, d’oreilles et de lèvres, et des Turcs et des Allemands, ces gros blonds qui sont tous membres d’une société de tir ou de gymnastique, et je me moque aussi de cent mille choses que prennent au sérieux mes contemporains.

Il n’y aura plus rien dans mes jours.

Jusqu’à hier, je les ai remplis avec ce qu’ils appellent la vie. Ils étaient partagés en petites tranches étiquetées dont je respectais, comme tout le monde, le numérotage.

J’y jetais des journaux et des lettres insignifiantes, des besognes que je croyais très importantes, des plaisirs et des obligations ridicules. Je prenais à peine le temps de déjeuner parce que j’attendais à quatre heures Thérèse ou Simone, qui ne venaient pas, et qui m’envoyaient un télégramme bourré des mêmes mensonges.

Il n’y aura plus rien dans mes jours. Je suis désormais en paix...