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Je ne daterai plus ces lignes que j’écris au hasard. A quoi bon? Je dors mal. La solitude ne m’a pas versé encore sa divine tisane de pavots et, pendant toute cette nuit, j’ai encore songé à la guerre. J’ai refait les étapes du calvaire champenois... Nous avancions dans une ombre de guet-apens et notre colonne était tâtée, si je peux dire, effleurée maladroitement par la gerbe d’un projecteur ennemi. Nous allions au-dessous de cette queue de comète sinistre, faite d’une buée fauve, d’un poudroiement cruel, et je bronchais à chaque pas contre les troncs des pins coupés au ras du sol.
Puis ce fut l’heure H qui sonna, l’instant vertigineux du bond hors des parallèles de départ, et la soif terrible, et une odeur de place tumultueuse, une nuit de quatorze juillet, quand, les feux d’artifice tirés, il reste dans la chaleur orageuse une persistante odeur de poudre.
J’ai senti de nouveau ce sournois parfum de bonbon anglais qu’exhalent les gaz lacrymogènes et je me suis débattu dans les ouates jaunes des autres gaz empoisonnés, de ceux que le docteur Faust fabriquait dans son laboratoire et qui ont fait de moi, à quarante ans, un vieillard toussotant qui n’a peut-être plus longtemps à souffrir.
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J’ai trouvé un vieil atlas de géographie qui portait sur sa couverture fanée ce nom: Palmyre d’Herbaupair.
C’était la sœur de ma mère, et elle mourut à la Tremblée; elle se tua au fond du parc, un soir qu’elle avait grimpé sur la plus haute branche d’un pin, rompue sous son poids.
Je me souviens...
Ma tante Palmyre était une colossale demoiselle d’une trentaine d’années. Sa stature avait effrayé tous les épouseurs. Aucun homme n’eût pu offrir son bras à cette géante, qui semblait faite pour les amours d’un dieu ou d’un taureau mythologique.
Immense et enfantine, elle ne s’occupait jamais à des travaux féminins, mais elle dévastait le parc, dénichait les corbeaux et jouait avec une meute de grands chiens qui l’adoraient.