Tout le monde doit en parler au village, comme si l’homme qui saigne les porcs, le tailleur bossu, l’épicière, l’aubergiste, les vieux qui tettent des pipes vides et les vieilles qui se chauffent au soleil avaient vu le ciel se creuser et aperçu, dans une échappée vermeille, le passage d’un être surnaturel...

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J’ai retrouvé des vers que j’écrivis en Champagne, pendant la guerre, un soir inhumain que je songeais au tableau de Bœcklin: L’Ile des Morts.

La contrée la plus tragique et la plus désolée du monde était en avant de Somme-Suippe; c’était un aride paysage calcaire et minéral. Tout y était pâle de la pâleur mortuaire des craies.

C’est seulement au versant des astres éteints et des globes morts qu’on eût pu trouver ces lividités de sel et de plâtre.

Ce coin du front était nettoyé comme un os, ce secteur blanc, squelettique et spectral avait l’air d’être sous un suaire. Je m’aperçois que ce poème maladroit est tout en rimes féminines. Cela ne me déplaît pas. Les rimes sourdes confèrent aux strophes une pesanteur étrange, mais voici cette poésie à laquelle j’ai donné le nom du tableau:

L’ILE DES MORTS

Des cyprès, des rocs blancs hors du monde... C’est l’Ile
Où vivent les grands morts quand ils quittent la terre;
Un crépuscule doux, vaporeux et tranquille
Y répand ses clartés de perle et son mystère.

Son bois sacré de pins, de lauriers métalliques
Semble attendre toujours de pures chasseresses,
Et dans le bleu divin des soirs mélancoliques
On dirait que, toujours, vont passer des druidesses.

Victor Hugo, vêtu de la cape marine
Qu’il portait à Jersey, poursuit un vaste rêve...
Lorsque sort Beethoven, Musset et Lamartine
Saluent, et le martyr de la musique lève