*
* *

Elle ne mangera pas. J’ai souffert quand j’étais jeune du peu de goût dont mes amies de passage faisaient preuve, au restaurant. Je me souviens à peine de leurs visages, mais ils reviennent parfois à la seule vue ou à l’évocation du plat qu’elles préféraient.

Ne déjeunant et ne dînant jamais chez moi, j’ai beaucoup regardé les femmes qui m’entouraient. Je songe à une fille avec qui je dînais assez souvent.

Sa mère était concierge dans une maison ouvrière, du côté de Montmartre et son père rentrait saoul à peu près chaque soir, quand elle était enfant.

La loge sans air et sans lumière sentait le débarras et le compartiment de troisième classe où ont dormi dix voyageurs. Elle faisait les courses pendant que sa mère balayait l’escalier, et elle rapportait quelques sous de pain chaud, de la charcuterie et de l’eau-de-vie. Elle s’était régalée de veau piqué, de mirotons et de salades.

Par quel miracle était-elle devenue la splendide créature que j’admirais pendant ces repas?

Son teint était d’une neige fouettée de roses, ses dents étaient des perles humides, naturellement claires. Elle avait une taille de duchesse, des bras de Vénus, de longues jambes rondes et fines, une toison énorme dont la nuance allait du maïs mûr au cognac brûlé, et on eût juré que, née d’un mylord spleenétique et d’une blanche lady, dans un château au bord d’un lac, elle n’avait été nourrie que de beurrées, de crême fraîche, de gâteaux et de puissants rosbifs anglais...

*
* *

Épouser une femme qui s’intéresse à la cuisine est une garantie de bonheur conjugal. Même si elle n’est pas des plus jolies, la santé et la bonne humeur qui sont les conséquences de la bonne chère, la transfigureront, et elle sera une compagne infiniment plus agréable qu’une fille belle, froide, et rassasiée dès le potage.

Si le mari qui rentre chez lui, las de sa journée, trouve un repas négligé, un de ces dîners dont s’est occupée toute seule une servante, il est perdu.