Il fallait bien compter vingt-cinq ou trente sous pour le déjeuner, autant pour le dîner; six sous pour un apéritif, dix sous pour la bouteille de bière qu’on offrait l’après-midi à quelque grande fille brune qu’on allait voir dans un bar généralement consigné à la troupe, et deux francs pour avoir le droit de la suivre dans une chambre minuscule où elle était immédiatement nue sur une couverture sale.
Le troupier qui ne disposait pas d’au moins sept francs n’avait qu’à passer son dimanche à la caserne.
C’était un bon jour immobile et désert, et, au réfectoire, s’il y avait des permissionnaires dans l’escouade, on touchait parfois davantage de pitance.
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Quinze ou seize ans après cette époque où je jouais au soldat à Aix-en-Provence, dans un village picard ravagé par les obus de gros calibre, il m’est arrivé de penser au matin où j’avais accompagné Paul Cézanne à la messe.
Nous allions au repos dans cette bourgade incendiée et ruinée, à deux kilomètres des lignes et toujours canonnée aux mêmes heures.
On y demeurait huit jours, en descendant des tranchées, et, tout de suite, je retrouvais avec plaisir mon sommier sans paillasse ni matelas, dans une niche, au-dessous de l’escalier d’une fabrique de bonnets et de tricots.
J’avais tendu les murs de papier d’emballage et j’y avais accroché quelques vieilles gravures coloriées à la mode de 1830.
Une surtout me ravissait.
Elle représentait un ancien jeune homme élégant et on lisait, près du cadre: