Ayant admiré ces touffes de vers cités au hasard, ces fragments de poèmes mutilés, je me pris à rêver devant la pelouse redevenue vierge que les obus déchiraient et creusaient d’entonnoirs.
En 1915, les hommes qui vivaient devant la ligne de feu, sous l’équateur de la guerre, dans la zone ardente interdite aux malades, aux faibles et aux personnes trop âgées, ont eu, je crois, un esprit prompt à s’embarquer avec tous les songes. Du pays inhumain où ils étaient, ils ont aperçu le vrai visage de la France, ils l’ont vu du haut de la cime dangereuse où ils devaient rester.
Cézanne m’apparut brusquement ce soir-là.
Une ancienne église dans un matin de cloches, un matin d’été, bleu d’outre-mer, sur la place de la sous-préfecture la plus endormie, calme de toute la paix qui était sur la vieille Europe modérée et que nous ne retrouverons sans doute plus...
Sous le porche, un homme à barbiche blanche, maladroit et inquiet, à côté d’un soldat, d’un tourlourou de l’époque où le troupier s’appelait Pitou dans les bouis-bouis et les alcazars où le chansonnait un comique en képi pompon et en pantalon garance, car à présent, on n’oserait plus, le Train de 8 h. 47 ayant été transformé en train sanitaire tragique et lugubre, avec ses portières écussonnées de croix sanglantes...
C’était Paul Cézanne et c’était moi!...
Je revis nettement ce matin de dimanche comme une vieille image coloriée qu’on retrouve dans un tiroir.
Un pauvre, devant le portail, tendait une tasse de fer-blanc, pareille à ces quarts dans lesquels nous buvions le café à goût d’iode, et Cézanne y glissa une pièce de cinq francs.
Il me prit le bras, et quand nous eûmes fait quelques pas, il regarda derrière lui, et il me dit:
«C’est Germain Nouveau!»