Il attendit, sonna de nouveau, et la porte s’entre-bâilla, et il vit, éperdu, une femme de chambre qui était sûrement en train de s’habiller et de se faire belle pour la réception, car elle n’avait pas encore noué de splendides cheveux blonds.
«Ils descendaient jusque-là!» me disait le maître en touchant mon pantalon rouge à la hauteur du genou.
Cette fille lui dit, en souriant, qu’il n’y avait encore personne, et il se sauva, honteux et furieux, sans trouver un mot aimable.
Il m’a conté plusieurs fois cette petite mésaventure et j’aurais juré qu’il n’avait jamais plus sonné à la porte de Nina, si M. A. Vollard n’affirmait qu’il fréquenta chez elle et qu’il y rencontra un de ses admirateurs, le fantasque Cabaner.
«...Cézanne était même un des habitués de la maison de Nina de Villars, si accueillante aux poètes du temps. Tout s’y passait sans le moindre faste; on faisait réchauffer les plats pour celui qui n’avait pas dîné, on se serrait pour lui faire une place à table; enfin il y avait toujours de quoi fumer. Ce fut là que Cézanne rencontra Cabaner, un de ses admirateurs de la première heure.
«Cabaner était un très brave homme, un peu poète, un peu musicien, un peu philosophe. Il n’est que trop vrai que la fortune ne l’avait pas favorisé: mais il n’était jaloux de personne, si forte était sa croyance en son génie de musicien. Son sentiment intime n’en était pas moins que la destinée, dans son injustice, ferait de lui un méconnu. C’était de bonne grâce qu’il en avait pris son parti. «Moi,—aimait-il à répéter,—je resterai surtout comme philosophe.» Beaucoup de ses mots sont demeurés légendaires: «Mon père, disait-il, était un type dans le genre de Napoléon, mais moins bête...»
Pendant le siège de Paris, à la vue des obus qui pleuvaient, Cabaner questionnait curieusement Coppée: «D’où viennent ces boulets?» Coppée, stupéfait: «Ce sont apparemment les assiégeants qui nous les envoient.» Cabaner, après un silence: «Est-ce toujours les Prussiens?» Coppée, hors de lui: «Qui voulez-vous donc que ce soit?» Cabaner: «Je ne sais... d’autres peuplades...»
J’ai appris l’existence de cet homme qui admirait Paul Cézanne vers 1877, en lisant le livre de M. Vollard, car si je l’avais connu plus tôt, j’aurais fait parler François Coppée. Il me semble cependant qu’il me conta l’histoire des obus sur Paris qui étonnaient si fort Cabaner.
Malheureusement, on oublie toujours de noter les conversations intéressantes. Coppée était un conversationniste charmant. Je le voyais, aux environs de 1904, à la terrasse de ce petit café des Vosges qui est presque au coin de la rue de Sèvres et du boulevard Montparnasse et qui s’appelle aujourd’hui: Café des Vosges et de François Coppée. Il arrivait, du côté des Invalides où est à présent sa statue, en veston gris ou bleu, son canotier de paille ou son chapeau melon incliné sur l’oreille, avec aux doigts une éternelle cigarette qu’à peine allumée il se hâtait de jeter.
J’ai su pourquoi il n’en tirait que trois ou quatre bouffées rapides, mais je l’ai oublié et je le regrette. L’explication que j’en pourrais donner serait purement fantaisiste. Peut-être, se souvenant de l’admirable vers de Beaudelaire: