Théophile Gautier, si admirable par ailleurs, inaugura ce genre superficiel.
Il décrivit les tableaux des expositions et des salons qu’il visitait, et ses articles de critique sont d’impeccables poèmes en prose à côté des toiles qui les inspirèrent.
Sans se soucier énormément de la technique du peintre dont il analysait l’œuvre, Gautier rêvait, décrivait ce qu’il voyait dans le tableau et ce qu’il n’y voyait pas. Voici un exemple au hasard.
Le bon Théo parle de l’exposition d’un peintre hongrois:
«Zichy possède un talent souple et varié qui ne s’enferme pas dans une spécialité étroite. A voir son Renard, son Loup et son Lynx, on pourrait le prendre pour un animalier de profession, tant sa connaissance des bêtes est approfondie. Il est difficile de mettre plus de finesse dans une tête de renard. Tout mort qu’il est et couché sur la neige, le spirituel animal semble encore méditer une ruse suprême. Un rictus plein de rage fait grimacer la tête du lynx. Quant au loup, son museau stoïque exprime l’endurcissement des vieux scélérats, il a perdu la partie et la paye avec sa peau. Ces trois natures mortes sont traitées avec une science, une largeur et une liberté des plus remarquables.»
Voilà!... Gautier, devant ces aquarelles qui étaient à coup sûr mauvaises, songe aux dernières grimaces de ces bêtes devant la mort, mais nous ne saurons jamais de quelle couleur étaient les pelages de ces animaux, ni comment l’artiste avait traité ses fonds, et pourtant n’est-ce pas lui qui a dit: «Je suis un homme pour qui le monde extérieur existe»?
Il inaugura ce genre de critique qui doit tout à l’interprétation et à la songerie, et Judith Gautier avoue ingénument qu’elle aussi écrivit un Salon, en prenant son père pour modèle.
Le maître impeccable, dit-elle, dans son livre de souvenirs: Le second rang du collier, éprouva un tel enthousiasme pour ces articles parus dans l’Entr’acte, qu’il mit en vers celui qui analysait une peinture d’Ernest Hébert.
Elle le cite avec complaisance et je prie le lecteur d’écouter cette rêverie, qui est peut-être la complainte des amours défunts, un couplet célébrant les parcs hivernaux et les soirs désolés de décembre, tout, sauf une étude de tableau:
«A côté de la Perle Noire est un tout petit cadre admiré de tous: c’est simplement un banc de pierre au fond d’une allée, dans un coin de parc solitaire (personne n’est assis sur ce banc). Mais des souvenirs doux et tristes semblent l’envelopper. Autrefois, de tendres promeneurs s’y sont reposés, se parlant bas et longuement ou bien peut-être silencieux et émus; alors les arbres complices ont caché, de leur verdure impénétrable, de frais baisers rapides et tremblants. Puis le vent d’hiver a soufflé; la ruine et la mort ont passé par là, et le parc est resté désert; le banc s’est recouvert d’un linceul de mousse, et les arbres, autour de lui, laissent traîner tristement à terre leurs branches dépouillées.»