Il se couchait, éreinté d’une journée de travail, de très bonne heure, mais il avait de courts sommeils de vieillard, et il me disait qu’il se levait plusieurs fois, dans la nuit, pour voir le ciel, à sa croisée, et savoir s’il pourrait aller au motif.
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On a dit qu’il exécuta ses Baigneuses d’après de vieilles études faites à l’académie Suisse, dans sa jeunesse. Ce qui paraît assez innocent: une femme nue, dans une chambre exposée au soleil, eut été une chose scandaleuse à Aix-en-Provence, et Paul Cézanne était trop timide pour s’y risquer[G].
Sans doute, il ne se méfiait pas de lui. Il était trop mysogine pour avoir peur d’être tenté, mais peut-être aussi pensait-il, le vieil ermite de la peinture, qu’une belle fille peut offrir quelque danger. Quoi qu’il en soit, il me disait souvent que le corps d’une femme est à sa plénitude entre quarante-cinq et cinquante ans.
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Nous allions quelquefois, à la belle saison, nous asseoir à la terrasse du Café Clément, qui était à cette époque le grand café d’Aix, l’établissement fréquenté par les officiers, les étudiants riches et les élégants de la ville qui ne craignaient pas de s’encanailler et d’être vus à l’estaminet.
Ces derniers, peu nombreux, appartenaient à d’antiques familles provençales et leurs parents vivaient encore dans des hôtels fermés que j’imaginais pleins de beaux meubles anciens et de vieux portraits illustres.
Paul Cézanne me semblait heureux d’être là, et quand il proposait d’aller y prendre une consommation il disait toujours:
«Allons au Caf’ Clem...»
Nous étions trois ou quatre autour de lui: Pierre Léris, un jeune étudiant en droit qui est à présent magistrat à Casablanca; Louis Aurenche, qui accomplissait alors à Aix un stage dans l’enregistrement et qui dirigeait à Lyon une courageuse petite revue: La Terre nouvelle; Georges Eggenberger, qui doit être professeur quelque part, et moi.