Il lui avoua qu’il possédait quelques peintures assez drôles, reléguées dans le grenier, parce que vraiment, il n’était guère possible de les mettre ailleurs.

Camoin demanda la permission de les voir, prit une échelle, souleva la trappe du plafond et émergea, comme il put, dans la lumière aveuglante de ce débarras, parmi les battements d’ailes des pigeons effrayés qui nichaient là.

Il aperçut plusieurs van Gogh perdus, et, sous les fientes crayeuses des oiseaux, le grand portrait de l’homme à la chemise jaune!

Paul Cézanne abandonnait assez facilement ses toiles, j’en vis plusieurs sous les arbres du Château-Noir, et on sait que Renoir trouva l’aquarelle des Baigneuses «en se promenant dans les rochers de l’Estaque», dit M. A. Vollard qui conte, dans une de ces pages vivantes dont son livre est plein, comment il acheta, à Aix-en-Provence, quelques toiles de Cézanne:

«...Les Aixois n’étaient pas gens à se laisser séduire par de pareilles «croûtes». Mais voilà qu’un individu arrive à mon hôtel avec un objet enveloppé d’une toile: «J’en ai un, me dit-il sans préambule, et puisque les Parisiens en veulent, et qu’on fait des coups là-dessus, je veux en être!» Et, défaisant le paquet, il me montra un Cézanne: «Pas moins de cent cinquante francs!» cria-t-il en s’appliquant une forte claque sur les cuisses, pour mieux affirmer ses prétentions, et aussi pour se donner du courage. Quand je lui eus compté l’argent: «Cézanne se croit malin, me dit-il, mais il s’est foutu dedans quand il m’a fait cadeau de ça!» Après avoir donné cours à sa joie, il continua: «Venez!» Je le suivis dans une maison où, sur le palier qui, à Aix, tient lieu généralement de dépotoir, quelques magnifiques Cézanne voisinaient avec les objets les plus disparates...[H]»

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Je n’aurais jamais osé ramasser une toile crevée ou une aquarelle déchirée par Cézanne, et, à vingt ans, après un exercice militaire ou une manœuvre, on ne songe guère à chercher des tableaux.

J’écrivais quelques vers, en me cachant, et je ne possédais qu’un livre dans mon paquetage, un exemplaire des Fleurs du Mal qu’il m’avait donné et dont je parlerai plus loin.

Je n’acquis, à cette époque, qu’un volume en mauvais état: Le Pays des Arts de Duranty, et je le payai à peine quelques sous, bien que ce fut une première édition.

Un bon génie m’empêcha certainement de le montrer à Cézanne, car j’ignorais tout de cet auteur et mon innocence était absolue.