Quelque camarade de chambrée me l’emprunta et le perdit.

Je pense aujourd’hui, en frémissant, à la colère du maître, si je lui avais porté ce livre.

Depuis, je l’ai retrouvé sur les quais, dans la boîte d’un bouquiniste. Il coûtait un peu plus cher qu’à Aix, mais c’était toujours la première édition. Cet ouvrage sans valeur ne dut pas connaître la réimpression, et j’y lus l’histoire du Peintre Louis Morin qui va voir Maillobert dont l’atelier est au fond de la rue de Charonne.

Pour les initiés, ce bohème ridicule ne serait autre que Paul Cézanne lui-même.

Mais voici la charge de Duranty:

«Un de mes amis m’avait souvent parlé du peintre Maillobert comme d’un être fort curieux. Je me décidai un matin à aller voir ce personnage.

«Il demeurait au bout de la rue de Charonne, dans le fond d’une cour occupée par un nourrisseur, un charron et une blanchisseuse, cour pleine de fumier, de poulets, de chiens, d’enfants, de linge étendu et de grosses roues de voiture...

«Au moment de frapper, j’entendis la voix d’un perroquet à l’intérieur. Je frappai. «Entrez!» cria-t-on avec un accent méridional presque extravagant.

«A peine entré, un cri partit intérieurement en moi: «Mais je suis chez un fou!»

«Je me trouvai tout étourdi par le lieu et le personnage... Le peintre, chauve, avec une immense barbe et deux dents d’une longueur extraordinaire qui lui tenaient les lèvres entr’ouvertes, l’air jeune et vieux à la fois, était lui-même, comme la divinité symbolique de son atelier, indescriptible et sordide...