Cette charge stupide n’était pas digne de lui, mais j’eus du flair le jour où je ne me vantai pas devant Cézanne d’avoir découvert une première édition du Pays des Arts!...

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J’ai accompagné quelquefois le peintre au château-Noir, une vieille bâtisse sur la route du Tholoret. Cartons bourrés d’aquarelles, toiles jetées contre les murs, tubes de couleurs, tout y était à l’abandon, dans de hautes et vastes pièces démeublées dont les fenêtres donnaient sur un splendide paysage, et l’on songeait à un de ces anciens domaines dont on a fermé le portail à la mort du dernier propriétaire.

Un après-midi d’été, comme j’étais alors caporal, et que je faisais manœuvrer mon escouade sur le bord de la route, je vis arriver la calèche de Cézanne.

Apercevant des soldats, et pensant que je pouvais être là, il mit la tête à la portière.

J’enseignais, à ce moment, le mouvement de présentez armes, à mes hommes, et je les laissai dans cette attitude pendant que je serrais rapidement la main qu’il me tendait.

Je lui fis remarquer en souriant qu’on lui rendait les honneurs suprêmes, et il leva les bras, effrayé et goguenard.

Je crois que c’est ce jour-là que j’aperçus sur le strapontin de sa voiture une grande toile à laquelle il travaillait encore et que je vis vendre l’an dernier à l’Hôtel de la rue Drouot.

On dispersait aussi des toiles de Degas et de Renoir, et le marteau d’ivoire du commissaire-priseur, comme une baguette de chef d’orchestre, voltigeait, menant l’andante du marché, et l’allegro précipité des enchères énormes, devant les grands magnats de la peinture, assis sur des bancs de réfectoire ou d’asile de nuit. Dans l’odeur souveraine propre à cette morgue du bric-à-brac, une odeur de poussière et de vieilles nippes, le public était, comme toujours, classiquement composé: brocanteurs, marchands, amateurs, curieux, et, dans le couloir, les inévitables Orientaux, Arméniens et Juifs, qui ne s’intéressent qu’aux tapis qui sentent la peste et aux poteries de Rhodes ou de la Perse qui sentent encore l’huile rance qu’elles continrent.

Ceux-là, sans se soucier des tableaux anciens ou modernes, baragouinent un sabir rauque et guttural de pirates.