Près de moi, il y avait un de ces petits rentiers miteux qui ont attendu pendant soixante ans, dans quelque administration, l’heure de la retraite, le moment de la déchéance et du rancart. Je devinais qu’il avait coutume de venir là, chaque après-midi, parce qu’il y faisait chaud et que cela ne coûtait rien.
Il gloussait quand un amateur lançait un chiffre à propos d’un dessin de Degas ou d’une esquisse de Renoir, mais quand le Cézanne eut été adjugé à soixante mille francs, il ne se posséda plus.
Il tourna vers moi de pauvres yeux usés dans lesquels l’indignation mettait presque une flamme, un triste visage résigné et barbu, et il osa me dire:
«Ils sont fous, monsieur; soixante mille francs, ça? C’est honteux!...»
Je ne bronchai pas, je le regardai seulement sans bienveillance, et il murmura, ne sachant pas combien il était sublime: «J’en ferais autant!...»
S’il n’eut pas prononcé ces derniers mots, sa critique m’eut fait songer à celle de MM. Fernand Piet, Victor Binet ou Adolphe Willette.
*
* *
«Fils, tu es un homme de génie... tu as le sens pratique de la vie...» C’est ainsi que le peintre qui oubliait de me verser du vin, à table, parlait à Paul Cézanne fils, qui remplissait mon verre en souriant.
Le bon grand homme était ravi de voir «que ça collait», que «nous sympathisions», son fils qui arrivait de Paris, et moi.
Il ne l’avouait pas, mais je devinais, quand il me parlait de «l’enfant» que je ne connaissais pas encore, qu’il se faisait un monde de cette cordiale entrevue...