Effet très-facile. Il suffisait de décomposer le Message, en séparant ce qui est conditionnel de ce qui ne l’est pas, par exemple le Discours public du Secret confié à Mélanie pour être publié douze ans plus tard. Or, la séparation, c’est la mort. Aussi longtemps que le Secret n’avait pas été publié, on pouvait le supposer conciliable avec toutes les sentimentalités. On consentait qu’il existât. Quand il fut connu, on décida de le supprimer et, comme il était l’âme du Message de la Salette, ce Message fut aussi complètement tué que puisse être tué ce qui est de Dieu. Quel moyen d’accepter au XIXe ou au XXe siècle — fût-ce de Marie ! — une sorte d’Apocalypse précisée, une amplification ou dévoilement du vingt-quatrième chapitre d’Isaïe : Ecce Dominus dissipabit terram. Ces choses ne sont pas permises, même à Dieu qui a fermé son Évangile, n’est-ce pas ? et qui ne doit pas ajouter un iota aux Révélations dont son Église a le dépôt. Cela dépasserait trop les âmes, et les deux témoins de la Reine des Martyrs, les deux bergers, l’ont appris à leurs dépens.

« Ce lieu où tu te tiens est une terre sainte. » Parole obsédante ! Quels durent être les sentiments de Mélanie, lorsqu’elle revint à la Salette, après combien de pérégrinations douloureuses ! à l’âge de 71 ans, le 19 septembre 1902, cinquante-sixième anniversaire de l’Apparition ? Il lui restait peu de temps à souffrir et certaines choses, que n’entendraient pas les hommes, durent être dites à cette fille extraordinaire. De tous les points de sa Montagne, plus précieuse que le diamant, dut sortir une voix pour elle seule, une Voix infiniment douce et gémissante :

— Regarde, Mélanie, ce qu’ils ont fait de notre désert ! Autrefois, tu t’en souviens, on n’entendait que la plainte des troupeaux et le sanglot des eaux. Moi, la Mère de Dieu, enfantée avant les collines et les fontaines, je t’attendais là depuis toujours. J’attendais aussi ton petit compagnon Maximin, devenu, il y a vingt-sept ans, mon compagnon dans le Paradis. Car vous étiez pour moi, chers enfants, toute la famille humaine. Je vous avais choisis, et non pas d’autres, pour être les notaires de mon Testament. Seule, parmi ces monts, dans le voisinage du bon torrent, j’écoutais tomber goutte à goutte, sur les nations, le Sang de mon Fils. Je t’ai fait voir l’immensité de cette peine qui étonnera les Saints pendant toute l’Éternité. Avoir donné un tel Enfant pour si peu ! Si tu savais !… Depuis tant de siècles, j’ai vu d’ici crouler un grand nombre d’empires dont plusieurs se disaient chrétiens et qui pourrissaient dans les luxures ou les carnages. C’est à peine si un homme sur des multitudes avait quelquefois un mouvement de compassion pour son Sauveur. De l’Orient à l’Occident, c’est une muraille rouge qui cache, plus de mille ans, la moitié du ciel. Les persécutions, les guerres, les esclavages, tous les fléaux de la Concupiscence et de l’Orgueil. Et ce fut le temps des Saints !

Aujourd’hui, c’est le temps des démons tièdes et blafards, le temps des chrétiens sans foi, des chrétiens affables qui ont une synagogue dans l’esprit et une « boucherie » dans le cœur. Il y en a même de disposés à verser leur sang, mais résolus très-fermement à ne pas accepter la misère et l’ignominie. Ceux-là sont les héroïques et il y en a peu. Je te le dis, les plus cruels bourreaux de mon Fils ont toujours été ses amis, ses frères, ses membres précieux et jamais Dieu ne fut mieux outragé que par les chrétiens. Tu l’as beaucoup dit, Mélanie, voilà 56 ans que je ne peux plus retenir le Bras de mon fils. Je l’ai retenu, cependant, parce que je suis la Femme forte, mais je cesserai bientôt. On doit s’en apercevoir déjà. J’ai besoin d’être deux fois forte, parce qu’Il compte sur moi. Son Cœur trop doux compte sur le mien. Il sait que je serai implacable : « Maledictio matris eradicat fundamenta — In interitu vestro, ridebo et subsannabo. J’éclaterai de rire et je me moquerai de vous, quand vous serez dans les affres de la mort. » Ces Paroles s’accompliront exactement. Dérision pour dérision. J’ai donné, en 1846, le dernier avertissement. C’est l’espérance et la volonté du Fils de Dieu d’être vengé par sa Mère.

VIII
Le Sacré-Cœur couronné d’Épines. Marie est le Règne du Père.

« Son Cœur trop doux. » C’est lui-même qui a dit cela : Mitis Corde. L’excès divin, comme toujours. On dirait qu’il ne peut se décider à punir. Marie ne serait pas là que son Bras resterait tout de même suspendu, son Bras écrasant. Une visionnaire fameuse a dit que saint joseph avait le cœur trop tendre pour supporter la Passion et que c’est à cause de cela qu’il n’en fut pas le témoin. Le pressentiment seul du Vendredi-Saint suffisait pour le faire mourir de compassion. Quelque chose de tel doit exister ineffablement en Dieu. Il fallait la force de Marie à l’holocauste et il la faudra au châtiment, puisque la Victime, si valide pour l’Amour, semble infirme pour la Justice.

Il est difficile de dire combien les sentimentalités dévotes abaissent Marie et la découronnent. Les pieuses chrétiennes veulent d’une Reine couronnée de roses, mais non pas d’épines. Sous ce diadème elle leur ferait peur et horreur. Cela ne conviendrait plus au genre de beauté que leurs misérables imaginations lui supposent. Cependant la Liturgie sublime qu’elles ignorent veut expressément que le Sauveur ait été couronné par sa Mère[14] et où donc aurait-elle pu prendre ce diadème, sinon sur sa propre tête ? Ne fallait-il pas à Jésus-Christ la plus somptueuse de toutes les couronnes et quelle autre que celle de la Reine-Mère eût été digne du Roi son Fils ?

[14] Missa Spineæ Coronæ D. N. J. C. Introitus.

Mais j’ai parlé du Cœur, de ce Cœur « doux et humble » qui est sur les autels et que tous les catholiques adorent. C’est la dévotion des Derniers Temps — que ces derniers temps soient des années ou des millénaires. Jésus veut triompher par son Cœur, par son Cœur couronné d’épines. Car voici un mystère. On dirait que la Face du Maître qui enivrait les Saints a disparu, à mesure que se montrait son Cœur. Alors le signe de sa Royauté, le signe essentiel qu’il tient de sa Mère, il a bien fallu qu’il descendît sur son Cœur et comme c’était une couronne fermée, surmontée de la Croix, ainsi qu’il convient aux Empereurs, la Croix est descendue en même temps, plantée pour toujours dans ce Cœur dévorant et dévoré qui « possédera toute la terre parce qu’il est infiniment doux ».

Telle est l’image qu’on a été forcé d’offrir à la piété des fidèles, image d’aspect enfantin, la seule tolérable parce qu’elle ne veut être que symbolique. Les horribles statues représentant un Jésus glorieux et plastique, « en robe de brocart pourpré, entr’ouvrant, avec une céleste modestie, son sein et dévoilant, du bout des doigts, à une visitandine enfarinée d’extase, un énorme cœur d’or crénelé de flammes[15] » ; ces honteuses et profanantes effigies doivent, en une manière, ajourner la Communion des Saints, la Rémission des péchés, la Résurrection de la chair, la Vie éternelle…