[49] Quatre fois dans saint Luc, deux fois dans saint Jean. Chaque fois, Elle monte un des Six degrés du Trône d’ivoire de ce Salomon éternel, à la droite de qui est marquée sa place, au milieu des Douze Lionceaux de l’Apostolat. II Par. IX, 18 et 19.

La Révélation de la Salette, envisagée comme une rupture du silence de dix-huit siècles, offre, en même temps, la consolation et la terreur. Et je ne pense même pas ici au Message, c’est-à-dire aux menaces et aux promesses. J’ai simplement en vue le fait inouï de fa Sainte Vierge parlant avec autorité dans l’Église.

Je dis que ce fait est consolant, en raison du caractère de Celle qui parle, puisque l’Église l’invoque sous le nom de Consolatrix et, aussi, parce que c’est une sorte d’accomplissement, sous nos yeux, de la Troisième Parole de Jésus mourant. Mais il est, en même temps, terrible à cause du silence de ce même Jésus qu’il semble impliquer. Jésus et Marie ne parlent pas ensemble. Quand Jésus commence sa Prédication, Marie s’abîme dans le silence et, si Elle en sort aujourd’hui, est-ce donc à dire que Jésus ne va plus parler ? Voilà, ce me semble, un des côtés les plus obscurs de la Salette et l’un des moins explorés, probablement à cause de l’immense effroi qu’on y rencontre. Quelques écrivains ascétiques tels que le saint évêque de Lausanne, Amadée, et surtout, au dix-septième siècle, le Vénérable Grignion de Montfort, ont affirmé que le Règne de Marie est réservé pour les derniers temps, ce qui donnerait à supposer que notre Mère ayant enfin parlé en Souveraine, Jésus ne reprendra désormais la parole que pour faire entendre le redoutable ESURIVI, j’ai eu faim[50], qui doit tout finir…

[50] Matth. XXV, 35 et 42.

J’écris ceci le jour de l’Assomption. D’autres voient Marie dans la gloire, je la vois dans l’ignominie. J’ai beau faire, je ne me représente pas la Mère du Christ douloureux dans la douce lumière de Lourdes. Cela ne m’est pas donné. Je ne sens pas d’attrait vers une Immaculée Conception couronnée de roses, blanche et bleue, dans les musiques suaves et dans les parfums. Je suis trop souillé, trop loin de l’innocence, trop voisin des boucs, trop besoigneux de pardon[51].

[51] Quelques-uns ne manqueront pas de dire que je suis un ennemi de Lourdes. Hélas ! je donnerais facilement ma vie, Dieu le sait, et je consentirais à subir des tourments affreux plutôt que de décrier un sanctuaire où Marie s’est manifestée par des prodiges. Je sais, d’ailleurs, que le miracle de Lourdes a été une suite du miracle de la Salette, comme l’arc-en-ciel est une suite de l’orage, et j’espère, un jour, le montrer beaucoup mieux que par cette image. Mais c’est le droit de tout chrétien d’avoir une préférence, un attrait particulier. Je crois même que c’est son devoir de le suivre, Dieu lui désignant ainsi son chemin.

« Je demande deux choses », écrivais-je, il y a quelques années : « 1o un chrétien bien portant allant à Lourdes pour y obtenir le bienfait de la maladie ; 2o un autre chrétien riche, guéri à Lourdes par le plus indubitable miracle, et revenant distribuer tout son bien aux pauvres. Tant que je n’aurai pas vu ces deux choses, je croirai que l’Ennemi a voulu profaner, par le Cabotinage, la Médiocrité et l’Avarice, le lieu unique où fut AFFIRMÉ celui de tous les Mystères qu’il doit le plus abhorrer : l’Immaculée Conception. »

La Vierge de Lourdes a recommandé la pénitence, objectera-t-on. On sait ce que c’est que la pénitence des gens du monde.

Ce qu’il me faut, C’est l’Immaculée Conception couronnée d’épines, Ma Dame de la Salette, l’immaculée Conception stigmatisée, infiniment sanglante et pâle, et désolée, et terrible, parmi ses larmes et ses chaînes, dans ses sombres vêtements de « Dominatrice des nations, faite comme une veuve, accroupie dans la solitude » ; la Vierge aux Épées, telle que l’a vue tout le Moyen Age : Méduse d’innocence et de douleur qui changeait en pierres de cathédrales ceux qui la regardaient pleurer.

Les prêtres sont pour elle ce qu’ils sont pour Dieu et pour l’Église. Chacun d’eux représente Jésus-Christ et je la vois très-bien s’agenouillant devant eux comme elle s’agenouilla devant son Fils, lorsque celui-ci vint lui demander humblement la permission d’aller souffrir[52].