[52] Marie d’Agreda.

— Je vous en prie, leur dit-elle, mes très-chers enfants, ne méprisez pas mon Message. C’est mon dernier effort pour sauver le troupeau dont vous êtes les pasteurs et dont il vous sera demandé un compte sévère. Si vous ne lui dites pas que je suis venue et que j’ai pleuré sur lui avec amertume, si vous ne lui répétez pas toutes mes paroles, qui pourra les lui enseigner et comment serez-vous sauvés les uns et les autres ? Tout ce que j’ai dit à mes deux témoins, tout ce que je leur ai révélé pour le faire passer à tout mon peuple, est infiniment précieux et salutaire, et vous ne pouvez faire un choix sans me blesser à la pupille de l’œil, sans percer vos âmes…

Vous qui avez tant reçu de mon Fils, jusqu’à tenir sa divine place, vous qui devriez être si saints ! comment pouvez-vous ne pas pleurer avec moi en vous frappant la poitrine ? Comment avez-vous osé vous moquer de mes avertissements et empêcher les autres d’y croire ?… J’avais donné une Règle. Qu’en a-t-on fait ? C’est en vain que deux papes ont voulu le faire pratiquer. Mes chers Apôtres des Derniers Temps, mes doux fils bien-aimés, où sont-ils ? je les avais choisis moi-même, triés avec soin, comme les grains de froment du Pain des Anges. Quelques-uns sont tout près de vous. Si je les nommais, à l’instant vous les feriez souffrir… Par le Nom très-redoutable de votre Maître que vous forcez à descendre chaque jour, je vous supplie d’avoir peur

— Que faudrait-il donc faire ? demandait à Mélanie un prêtre qui se disait « un peu comme saint Thomas ». — La pénitence des Ninivites, répondit-elle. — Oh ! pour cela, non, nous n’avons ni la foi, ni la force de ce temps-là. — Eh ! bien, vous aurez les châtiments qui seront plus durs que la pénitence et, n’ayant pas de force, vous renierez Dieu.

— C’est fait ! disent des voix d’En-Bas qui sont en train de monter et qu’on n’entend pas encore.

XXI
Profanation du Dimanche.

Tout le monde sait que le blasphème et le refus de sanctifier le Dimanche furent les deux grands reproches de la Salette, les deux accusations mortelles, les deux choses qui appesantissent tant le Bras de mon Fils. Là encore, disons-le en passant, la concordance du Discours public avec le Secret est flagrante, car il est dit dans ce dernier que même les personnes consacrées à Dieu… prendront l’esprit des mauvais anges et qu’on verra l’abomination dans les lieux saints, ce qui implique nécessairement l’absolu des profanations et des reniements supposés par ces deux effroyables crimes.

Encore une fois, je n’ai pas entrepris d’expliquer ni seulement de montrer ces profondes et divines conformités, dessein pour l’exécution duquel je suppose qu’il faudrait plus de lumière que Dieu n’en accorde habituellement aux écrivains qui ne sont pas des écrivains ecclésiastiques. Mais voici, bien à propos, un petit livre très-posthume de Paul Verlaine, Voyage en France par un Français, où se lit, contre le travail du Dimanche, une belle protestation de ce grand poète malheureux.

Ah ! je n’ignore pas que celui-là n’est pas, lui non plus, une autorité. Tant s’en faut ! On finira par savoir, dans le monde pieux, que Paul Verlaine a écrit les vers les plus beaux qui soient, à la louange de « sa Mère Marie », à la gloire de la Pénitence et du Saint Sacrement et qu’il est, en réalité, l’unique poète catholique depuis les inspirés du grand Hymnaire : mais on y mettra le temps. Un demi-siècle environ pour l’élite de nos séminaires et cent ans au moins pour un tiers des autres, à partir de la mort de François Coppée qui ne paraît pas prochaine. Tout de même, le « pauvre Lélian », vers 1880, présenta, en prose, cette idée originale et forte que la loi du travail, ordinairement regardée comme une malédiction, est, au contraire, le « dernier et seul souvenir consolant du Paradis terrestre ». En lisant cela, j’ai cru voir la Porte si bien gardée s’entr’ouvrir.

Ah ! que c’est beau ! Ainsi Dieu, tout fâché qu’il fût contre l’homme et le condamnant à tout perdre, aurait employé cette ruse adorable de le flageller avec l’Espérance, de lui infliger comme châtiment ce qui devait être son réconfort et de le lier rudement par une chaîne de Dilection ! Du milieu de ses propres entraves beaucoup plus dures, il a vu cela, le lamentable Verlaine ! Il a vu ou entrevu que si le paresseux accomplit cet acte effrayant de couper la dernière amarre, le travailleur pervers, qui n’est courageux que le Dimanche, parce qu’il s’agit de braver un maître invisible, renouvelle à son insu — étant une épouvantable brute — le Crime initial et reperd, chaque fois, pour lui-même et pour beaucoup d’autres, le Jardin de Volupté. Adam et Ève ont dû, en une manière qu’on ne sait pas, mépriser le Septième Jour et travailler le Dimanche tout l’été, ou, n’aller à la Messe que pour se moquer de la religion, ou, pendant le carême, aller à la boucherie comme des chiens, car les paroles divines sont toujours certaines et identiques, en amont comme en aval de leur cours éternel.