Dans la masse énorme de ce Père Drochon, treize pages seulement sont données au Pèlerinage de la Salette et il est presque impossible d’y trouver une ligne qui ne soit inexacte ou mensongère. Qu’on en juge :

« … Maximin et Mélanie auraient reçu, nous l’avons dit, chacun leur (sic) secret : « Infirmes, défaillants, si vous le voulez, en tout le reste, dit M. l’abbé Nortet, ils ne seront trouvés forts qu’en un seul point, ce qu’ils ont affirmé être leur mission. » « Ces enfants peuvent s’éloigner, s’écriait à son tour Mgr Ginoulhiac, le 19 septembre 1855 (il avait exilé Mélanie l’année précédente), devenir infidèles à une grande grâce reçue (!), l’Apparition de Marie n’en sera pas ébranlée. » Ces citations font prévoir les vicissitudes qui ont marqué la vie des deux enfants… « Mélanie, après avoir contemplé la Reine du Ciel, ne ferma point ses yeux au monde (!!!), comme nous l’avons vu faire à Anglèze de Sagazan, à Liloye et à tant d’autres, comme le fit peu après Bernadette. Elle entra, sans doute, au couvent de la Providence à Corenc ; mais se croyant appelée à quelque chose d’important, rêvant de missions et de conquêtes apostoliques, sœur Marie de la Croix inspira des doutes sérieux sur sa vocation à la vie des religieuses, qui n’est efficace que si elle est humble (!!!). Après trois ans (un an) de noviciat, Mgr Ginoulhiac consulté s’opposa à sa profession[62]. Elle revint à Corps où un prélat romain d’origine anglaise la décida à le suivre en Angleterre, dans le but de s’y adonner à la pénitence pour la conversion du pays. De 1854 à 1860, elle séjourna au couvent des Carmélites de Darlington. Elle y prit l’habit, fit, paraît-il (!), des vœux, en 1856, mais elle revint en France, quatre ans plus tard, se fixa à Marseille où, d’après (!) M. Amédée Nicolas, elle fut relevée de ses vœux. Elle y séjourna jusqu’en 1867. (Rien de Corfou, etc.) Mgr Louis Zola, alors évêque de Lecce en Italie, l’emmena dans son diocèse et la fixa à Castellamare. (Admirable ! Alors Mgr Zola n’était pas encore évêque ; c’est de Mgr Petagna qu’il s’agit et il n’emmena pas Mélanie ; puis Castellamare n’est pas du diocèse de Lecce, c’est même un autre évêché et il est bien loin de Lecce. C’est comme si on situait Amiens dans le diocèse de Périgueux. On n’est pas fort en géographie chez les Assomptionnistes. L’historien a puisé ses renseignements à bonne source, chez les Missionnaires de la Salette, et son livre est gros). A la mort de l’évêque, en 1888 (ni Mgr Petagna ni Mgr Zola ne sont morts en 1888), elle revint à Marseille où elle est encore (1890). Au milieu de cette vie agitée et inconstante, Mélanie est restée vertueuse (Ah ! tout de même ! tout juste vertueuse !) et, comme Maximin, persévérante sur un seul point, sa foi ardente (Après ce qui précède, le mot ardente est tout à fait stupide, mais c’est comme ça qu’on écrit à l’Assomption) en l’Apparition et dans le Secret qu’elle avait entendu. » (Et pas un mot de ce secret ! comme si la publication de Mélanie et l’imprimatur de Mgr Zola étaient apocryphes, puisque, d’autre part, Drochon dit que ce secret est le « clou » de l’Apparition — style Bailly, style Croix et Pèlerin.)

[62] Mgr Ginoulhiac dit à Mélanie : « Je viens de voir Maximin qui a refusé de me dire son secret, à moi, son évêque !!! Il s’en repentira !!! Mais vous, vous êtes plus raisonnable, vous avez plus de connaissance que lui ; je pense que vous n’allez pas refuser d’obéir à votre évêque…!!! » Et sur le refus de la pauvre enfant de désobéir à la Sainte Vierge, il lui fit la même menace : « Vous vous en repentirez ! » Il ne tint que trop parole. Quand vint pour elle le moment de faire profession, de prononcer ses vœux chez les Religieuses de la Providence de Corenc, il s’y opposa, malgré les Religieuses qui disaient combien elle était pieuse, et chercha, par tous les moyens et vexations possibles, à la faire partir. Finalement il l’embarqua pour l’Angleterre, avec défense de le dire même à ses parents. Bien mieux, il donna des ordres pour la forcer à faire des vœux de clôture. Comme elle refusait de les faire, à cause de la mission qu’elle aurait à remplir après 1858, et qu’aucune pression, aucune insistance ne pouvait vaincre sa résistance, les religieuses lui dirent : « Où irez-vous ? Mgr G*** nous a écrit que si vous revenez dans son diocèse, il vous excommuniera partout où vous résiderez. »

Cette page m’a rappelé le mot de Chateaubriand : « Il est des temps où l’on ne doit dépenser le mépris qu’avec économie, à cause du grand nombre des nécessiteux. »

XXV
L’hôtellerie. Tactique double des Missionnaires ou Chapelains.

Dès le commencement de ce travail, des personnes pieuses et d’intention pure jugèrent excessif mon blâme de l’hôtellerie de la Salette[63]. Il faut pourtant bien, m’ont-elles dit, que les pèlerins soient hébergés, surtout les infirmes et les malades, et ils ne peuvent pas exiger qu’on les loge et qu’on les nourrisse pour rien. Or voilà précisément ce qui ne devrait pas être en question. Le droit strict des pèlerins, surtout des infirmes et des malades, c’est d’être hébergés pour rien. En octobre 1880, du temps des prétendus missionnaires, je vis, un matin, arriver à la porte de l’hôtellerie, par une neige terrible, un mendiant à peine moins blanc que la neige et qui paraissait avoir quatre-vingts ans. Il avait cheminé des heures dans la montagne, certain, disait-il, de trouver à la Salette l’hospitalité de deux jours assurée aux chemineaux par un règlement de l’hôtellerie. Je n’ai pas vu ce règlement, rêvé, peut-être, par de pauvres malheureux, mais ce que j’ai bien vu et trop bien vu, c’est le désespoir, l’humble désespoir de ce vieillard, me disant, un quart d’heure après : « Ils m’ont donné une soupe froide et m’ont dit qu’il fallait partir. J’aurais bien voulu me reposer. » Pour ne pas être complice d’un assassinat, je payai, quoique très-pauvre, trois jours de pension pour cet envoyé, qui était peut-être Raphaël, et dont le remerciement est resté en moi comme une lumière douce dans la cellule d’un condamné.

[63] Je me suis exprimé plus fortement encore, à l’époque des Missionnaires. La Femme pauvre, pages 100 et 101.

A partir de ce jour, j’ai compris ce qui se passait sur cette montagne. Pour parler net, j’ai vu l’épouvantable esprit d’avarice de ces soi-disant religieux qui n’auraient dû être eux-mêmes que des mendiants et des serviteurs de mendiants, car la Salette est, par essence et par excellence, un pèlerinage de va-nu-pieds. Qu’on vienne à la base de cette montagne comme on voudra et tant qu’on voudra, mais, arrivé là, on ne peut monter délicatement qu’avec le diable sur les épaules. Les premiers pèlerins ne s’y trompaient pas et n’auraient pas pu s’y tromper. La route actuelle n’existait pas, et le service des mulets ne se faisait pas comme aujourd’hui. On voyait se traîner, sur les flancs du Mont, des infirmes, des agonisants, des quasi-morts, qui rampaient des journées entières et qui redescendaient guéris. Mlle des Brulais, qui fut un des premiers témoins de la Salette, a relaté quelques exemples vraiment prodigieux[64]. Je ne crois pas qu’il soit possible de citer un seul cas de mort d’un de ces malades sur la Montagne. Combien, cependant, durent passer la nuit sans toit, ni tente, sub Jove frigido, à cette altitude mortelle pour des être humains privés d’abri ! De quels secours pouvaient être, pour des centaines et des milliers de pèlerins, le couvert de quelques cabanes en planches ? Quid inter tantos ? Mais on était venu porté par la foi, on était hospitalisé, chauffé, réconforté, guéri par la foi.

[64] L’Écho de la Sainte Montagne, par Mlle des Brulais. Chez Henri Douchet, à Méricourt-l’Abbé (Somme), il n’existe pas de livre plus recommandable sur les commencements de la Salette.

Aujourd’hui, on monte commodément dans une voiture ou sur le dos d’un mulet ; on paie sa chambre et sa table, 1re ou 2e classe ; on prie à son aise, à l’abri de vraies murailles, dans une basilique bien close, et on s’étonne de ne pas obtenir ce qu’on demande. On n’est peut-être pas des pharisiens, mais on ne croit pas être, sicut ceteri hominum, des voleurs, des injustes, des adultères et on n’a pas peur de « lever les yeux vers le ciel ». Alors on redescend dans la même voiture ou sur le dos du même mulet, mais non pas comme le pauvre publicain. Descendit hic justificatus (hoc est sanatus) in domum suam. Il n’y a plus de miracles parce qu’il n’y a plus de croyants ni de PÉNITENTS, parce qu’il n’y a plus d’enthousiasme, c’est-à-dire de charité. Il n’y a plus d’âmes généreuses.