On serait suffoqué de trouver un comptoir et des livres de comptabilité dans l’antichambre d’un poète, et on n’est pas le moins du monde impressionné de rencontrer ces mêmes objets dans un lieu de pèlerinage, et de quel pèlerinage ! C’est ahurissant de se dire qu’il y a un endroit où la Sainte Vierge s’est montrée, où elle a pleuré d’amour et de compassion, où elle a dit les plus grandes choses qu’on ait entendues depuis Isaïe, où elle a guéri et consolé tant de malheureux, et qu’à deux pas de cet endroit, il y a une caisse !
— C’est abominable, direz-vous, mais où est le remède ? — Vous le savez aussi bien que moi. L’hôtellerie de la Salette, — transformée en une Maison-Dieu, où chaque pèlerin valide se constituerait serviteur des pauvres ou garde-malade, pour quelques heures ou quelques jours — serait approvisionnée surabondamment et constamment, si les chrétiens lui donnaient la centième partie de ce qu’ils donnent si vainement et avec tant d’amertume au percepteur. Elle serait vingt fois plus riche que maintenant, trop riche, sans doute, mais, du moins, on n’entendrait plus cet infâme bruit de monnaie que déteste Dieu, et on aurait la joie et la gloire de ranimer d’innombrables pauvres.
C’est bien cela que les bergers ont pu comprendre, et ce n’est pas sans effroi que je pense à ce qui a dû se passer dans le doux et noble cœur de Maximin, quand il était témoin de l’exploitation de sa Montagne, et qu’il périssait de misère à quelques pas des sordides religieux qui n’existaient que par lui. Pour ce qui est de la vieille Mélanie, ce qu’elle dut sentir lorsqu’elle fit le pèlerinage, une dernière fois avant de mourir, je me le suis déjà demandé et je n’ai trouvé d’autre réponse que les larmes.
Mon livre, je l’ai assez dit, n’a qu’un objet : Prouver que tout l’effort des ennemis de Dieu, dans le cas de la Salette, a tendu à déconsidérer le Secret de Mélanie, le seul en cause, celui de Maximin n’ayant jamais été divulgué. Alors, double tactique. D’une part, les Missionnaires ou Chapelains installés sur la Montagne ont toujours et très-fermement voulu que les menaces de la Sainte Vierge se soient accomplies, peu de temps après l’Apparition, d’une manière tout à fait complète et définitive, en sorte qu’il est démontré que nous n’avons plus rien à craindre et que toute autre prophétie, concernant l’avenir ou même le temps présent, doit être tenue pour billevesée. Je les ai vus travailler, chaque jour, près de la Fontaine, à l’heure du Récit, apportant des statistiques de famine, en Irlande par la maladie des pommes de terre ; en France, en Espagne ou en Pologne, par la maladie du blé, etc. Pour ce qui est de la menace du Discours relative aux « petits enfants au-dessous de sept ans… », il paraît qu’elle s’explique très-suffisamment par une épidémie déplorable qui eut lieu vers cette époque, c’est-à-dire il y a soixante ans. En conséquence, le soi-disant Secret n’est qu’une méchante rêverie très-apocryphe que les bons catholiques doivent écarter.
Puis, il faut tenir compte de la différence des temps. En 1846, la Religion était méprisée et la société chrétienne avait besoin d’être châtiée. Aujourd’hui, elle est au contraire, ne le voit-on pas ? dans l’état le plus florissant. De toutes manières, le Secret est insoutenable.
D’autre part, on veut à toute force que les Bergers n’aient jamais été persévérants que sur un seul point : Maximin ivrogne, selon la légende ignoble et criminellement fausse des Missionnaires, ne sortant de sa torpeur que pour raconter l’Apparition avec lucidité, par un miracle constant ; Mélanie, sainte fille, si on veut, mais livrée au plus dangereux vagabondage et continuellement « entourée d’hurluberlus et de prêtres désobéissants qui lui montaient la tête », ne retrouvant comme Maximin, son équilibre et sa raison, que quand il s’agissait du récit de cette même Apparition, identiquement relatée par elle depuis 1846. En dehors du Discours public tout sec, impossible à mettre en doute, sans se condamner soi-même à l’inexistence, où est le moyen de supposer un secret de vie et de mort surérogatoirement divulgué par de tels témoins ?
— Après cela, pourraient dire les intéressés, si on veut prendre la peine de considérer les choses froidement, raisonnablement, pratiquement, comment ne pas voir, ô Mère du Verbe, que votre prétendue Révélation n’est qu’une imposture des démons pour empêcher de saints religieux de gagner honnêtement leur vie sur votre Montagne ?
XXVI
La Salette et Louis XVII.
D’excellents travaux historiques ont élucidé récemment la question de la Survivance de Louis XVII. Question déjà vieille et qu’on ne peut plus ignorer aujourd’hui, sans un peu de honte. Mon Fils de Louis XVI, publié en 1900, n’a pas apporté de document nouveau, mais le témoignage d’une admiration infinie pour ce grand geste de Dieu, unique dans l’Histoire : une Race Royale qui passait pour la première du monde, non pas rejetée précisément, ni exterminée, mais tombée dans l’ignominie insondable, sans espoir d’en sortir jamais.
« … C’est à faire chavirer l’imagination de se dire qu’il y eut un homme sans pain, sans toit, sans parenté, sans nom, sans patrie, un individu quelconque perdu dans le fond des foules, que le dernier des goujats pouvait insulter et qui était, cependant, le Roi de France !… Le roi de France reconnu tel, en secret, par tous les gouvernements, dont les titulaires suaient d’angoisse à la seule pensée qu’il vivait toujours, qu’on pouvait le rencontrer à chaque pas, et qu’il tenait peut-être à presque rien que la pauvre France, toute frappée à mort qu’elle fût, voyant passer cette figure de sa douleur, ne reconnût soudain le Sang de ses anciens Maîtres et ne se précipitât vers lui avec un grand cri, dans un élan sublime de résurrection !