[73] Mélanie avait alors quatorze ans et dix mois, mais ni grande ni forte, elle en paraissait à peine dix. Elle était par tempérament très-timide, et ses longues années de services chez des étrangers, ainsi que le peu de tendresse de sa mère qui ne l’avait jamais embrassée, n’avaient pas servi à réformer ce défaut de caractère. Mais la pieuse enfant, que le Ciel avait visitée longtemps avant 1846, recherchait surtout la solitude pour être unie à Dieu. Son « Aimable Frère » lui avait dit : « Ma Sœur, fuyez le bruit du monde, aimez la retraite et le recueillement : ayez votre cœur à la Croix et la Croix dans votre cœur ; que Jésus-Christ soit votre seule occupation. Aimez le silence et vous entendrez la voix du Dieu du Ciel qui vous parlera au cœur ; ne formez de liaison avec personne et Dieu sera votre tout. »

Moi je m’éloignai de lui, en lui faisant signe que je ne voulais personne ; et après m’être éloignée, je m’assis sur le gazon. Là, je faisais ma conversation avec les petites fleurs du Bon Dieu.

Un moment après, je regarde derrière moi, et je trouve Maximin assis tout près de moi. Il me dit aussitôt : « Garde-moi, je serai bien sage[74]. » Mais mon mauvais naturel n’entendit pas raison. Je me relève avec précipitation, et je m’enfuis un peu plus loin sans rien lui dire, et je me remis à jouer avec les fleurs du Bon Dieu. Un instant après, Maximin était encore là à me dire qu’il serait bien sage, qu’il ne parlerait pas, qu’il s’ennuierait d’être tout seul, et que son Maître l’envoyait auprès de moi… etc. Cette fois, j’en eus pitié, je lui fis signe de s’asseoir, et moi je continuai avec les petites fleurs du Bon Dieu.

[74] Maximin n’avait qu’onze ans et portait au moins trois ans au-dessus de son âge. Il n’avait jamais été en service et n’avait été demandé à son père, charron à Corps, que pour remplacer, pendant huit jours, un berger malade. Le père s’y était refusé d’abord, disant que « Mémin », étourdi comme il était, laisserait tomber les vaches dans les précipices ; il n’avait cédé que sur la promesse qu’il y aurait toujours quelqu’un pour le surveiller. « Mémin » était aussi candide que vif, indiscret et espiègle : « Garde-moi, je serai bien sage », quelle simplicité ! Mais c’était la turbulence et le mouvement perpétuel ; et quoique très-intelligent, il était si inattentif, qu’en trois ans son père avait eu de la peine à lui apprendre le « Notre Père » et « Je vous salue Marie » ; il l’appelait « l’innocent ».

Mélanie ne savait ni ne comprenait le français. Maximin ne le parlait pas, mais il en comprenait quelques mots.

Maximin ne tarda pas à rompre le silence, il se mit à rire (je crois qu’il se moquait de moi) ; je le regarde et il me dit : « Amusons-nous, faisons un jeu. » Je ne lui répondis rien, car j’étais si ignorante que je ne comprenais rien au jeu avec une autre personne, ayant toujours été seule. Je m’amusais seule avec les fleurs, et Maximin s’approchant tout à fait de moi, ne faisait que rire en me disant que les fleurs n’avaient pas d’oreilles pour m’entendre, et que nous devions jouer ensemble. Mais je n’avais aucune inclination pour le jeu qu’il me disait de faire. Cependant, je me mis à lui parler, et il me dit que les dix jours qu’il devait passer avec son Maître allaient bientôt finir, et qu’ensuite il s’en irait à Corps chez son père, etc…

Tandis qu’il me parlait, la cloche de la Salette se fit entendre, c’était l’Angelus ; je fis signe à Maximin d’élever son âme à Dieu. Il se découvrit la tête et garda un moment le silence. Ensuite, je lui dis : « Veux-tu dîner ? — Oui, me dit-il. Allons. » Nous nous assîmes ; je sortis de mon sac les provisions que m’avaient données mes Maîtres, et selon mon habitude, avant d’entamer mon petit pain rond, avec la pointe de mon couteau, je fis une croix sur mon pain, et au milieu un tout petit trou, en disant : « Si le diable y est, qu’il en sorte, et si le Bon Dieu y est, qu’il y reste » et vite, vite, je recouvris le petit trou. Maximin partit d’un grand éclat de rire, et donna un coup de pied à mon pain, qui s’échappa de mes mains, roula jusqu’au bas de la montagne et se perdit.

J’avais un autre morceau de pain, nous le mangeâmes ensemble ; ensuite nous fîmes un jeu ; puis, comprenant que Maximin devait avoir besoin de manger[75], je lui indiquai un endroit de la montagne couvert de petits fruits. Je l’engageai à aller en manger, ce qu’il fit aussitôt ; il en mangea et en rapporta plein son chapeau. Le soir, nous descendîmes ensemble de la montagne, et nous nous promîmes de revenir garder nos vaches ensemble.

[75] Au lieu de gronder l’étourdi qui, d’un leste coup de pied, avait fait rouler au bas de la montagne le premier petit pain, non seulement elle partage avec lui le second, mais ne pense qu’au besoin qu’il doit avoir de manger et ne songe pas à elle. Les privations, les pénitences que cette frêle enfant s’imposait depuis des années, et qu’elle a continuées toute sa vie, ont été plus qu’héroïques : elles ont été miraculeuses.

Le lendemain, 19 septembre[76], je me retrouve en chemin avec Maximin, nous gravissons ensemble la montagne. Je trouvais que Maximin était très-bon, très-simple, et que volontiers il parlait de ce dont je voulais parler ; il était aussi très-souple, ne tenant pas à son sentiment ; il était seulement un peu curieux, car quand je m’éloignais de lui, dès qu’il me voyait arrêtée, il accourait vite pour voir ce que je faisais, et entendre ce que je disais avec les fleurs du Bon Dieu ; et s’il n’arrivait pas à temps, il me demandait ce que j’avais dit. Maximin me dit de lui apprendre un jeu. La matinée était déjà avancée ; je lui dis de ramasser des fleurs pour faire le « Paradis »[77].