[76] Le 19 septembre, cette année-là, tombait la veille de la fête de Notre-Dame des Sept-Douleurs, dont l’Église récitait les premières Vêpres à l’heure même de l’Apparition. Le discours de la Sainte Vierge, son vêtement, ses larmes, le chemin qu’elle fit, qui a exactement les sinuosités de celui du Calvaire, tout fut en rapport avec cette fête, afin que nous ne doutions pas que nos révoltes contre Dieu et son Église sont les sept glaives qui, au pied de la Croix, ont transpercé son cœur.
[77] L’étourdi, dont tout le temps se passait à Corps en amusements de son âge, s’ennuie comme la veille et demande encore à jouer. La Bergère, qui ne s’est jamais amusée, lui apprend alors à faire un « Paradis » !…
Marie a réuni ses deux chers enfants, de caractères si opposés, et la main de sa providence a su amener « l’innocent » sur la montagne d’une manière si naturelle, que le berger remplacé, qui, demain, sera guéri et reprendra son service, dira avec une charmante ingénuité : « J’ai bien eu du malheur ! — Comment donc ? — Je suis tombé malade : sans cela j’aurais vu la Sainte Vierge ! C’est moi que Mémin a remplacé… Puis, tout justement, c’est pendant ces huit jours qu’il a vu la Sainte Vierge. Ah ! Monsieur, sans cette maladie, c’est moi qui aurais vu la Sainte Vierge ! »
Ce jeune homme était doux, tranquille et pieux. Mais il fallait à la Mère de Dieu un bon étourdi, comme Maximin, qui ne vît rien dans l’Apparition, et qui ne s’aperçût pas lui-même.
Nous nous mîmes tous les deux à l’ouvrage ; nous eûmes bientôt une quantité de fleurs de diverses couleurs. L’Angelus du village se fit entendre, car le ciel était beau, il n’y avait pas de nuages. Après avoir dit au Bon Dieu ce que nous savions, je dis à Maximin que nous devions conduire nos vaches sur un petit plateau près du petit ravin, où il y aurait des pierres pour bâtir le « Paradis ». Nous conduisîmes nos vaches au lieu désigné, et ensuite nous prîmes notre petit repas ; puis, nous nous mîmes à porter des pierres et à construire notre petite maison, qui consistait en un rez-de-chaussée, qui, soi-disant, était notre habitation, puis un étage au-dessus, qui était, selon nous, le « Paradis ».
Cet étage était tout garni de fleurs de différentes couleurs, avec des couronnes suspendues par des tiges de fleurs. Ce « Paradis » était couvert par une seule et large pierre que nous avions recouverte de fleurs ; nous avions aussi suspendu des couronnes tout autour. Le « Paradis » terminé, nous le regardions ; le sommeil nous vint ; nous nous éloignâmes de là à environ deux pas, et nous nous endormîmes sur le gazon.
La Belle Dame s’assied sur notre « Paradis » sans le faire crouler[78].
[78] Puisqu’il n’a pas encore été question de la Belle Dame, l’empressement de Mélanie à signaler cette particularité dénote son admiration de la bonté de la Sainte Vierge qui témoigna ainsi qu’elle avait agréé leur petite récréation.
II
M’étant réveillée, et ne voyant pas nos vaches, j’appelai Maximin et je gravis le petit monticule. De là, ayant vu que nos vaches étaient couchées tranquillement, je redescendais et Maximin montait, quand, tout à coup, je vis une belle lumière plus brillante que le soleil, et à peine ai-je pu dire ces paroles : « Maximin, vois-tu, là-bas ? Ah ! mon Dieu ! » En même temps je laisse tomber le bâton que j’avais en main. Je ne sais ce qui se passait en moi de délicieux dans ce moment, mais je me sentais attirer, je me sentais un grand respect plein d’amour, et mon cœur aurait voulu courir plus vite que moi[79].