[11] Chap. 2, v. 8.
Mais savaient-ils, ces docteurs pleins d'ironie et de cruauté, que cette Couronne effroyable régnerait sur eux à jamais et les opprimerait plus durement que le Pharaon, puisqu'elle était posée sur le chef mourant de Celui qui ne pouvait avoir d'autre successeur que l'odieux argent dont ils devinrent, après sa mort, les misérables esclaves?
Car c'est un mystère fort troublant. La mort de Jésus sépara essentiellement l'Argent du Pauvre, le préfigurant du préfiguré, en la même façon qu'elle sépare le corps de l'âme dans les trépas ordinaires.
L'Église universelle née du Sang divin eut le Pauvre pour son partage, et les Juifs, retranchés dans l'imprenable forteresse d'un récalcitrant désespoir, gardèrent l'Argent, le blême argent griffé de leurs sacrilèges épines et déshonoré par leurs crachats, — comme ils eussent gardé sans tombeau le cadavre d'un Dieu sujet à la corruption, pour qu'il empoisonnât l'univers!
XIII
Mais qui donc peut s'intéresser à ces vénérables Images sur lesquelles pourtant le monde a vécu, et qui voudrait s'efforcer de les comprendre? Un travail tel que celui-ci ne souffre guère qu'on les écarte, et comment échapper à la décourageante certitude qu'on ne sera pas entendu?
Ils ont l'air parfois si contradictoires, ces vocables, familiers ou rares, dont le sens littéral est si divers et l'acception spirituelle si invariable, qui disent tous à leur manière la Substance infinie et qui ne sont que des voiles d'un tissu changeant au devant du même tabernacle!
On est tenté de les croire incohérents ou capricieux parce qu'ils se précipitent quelquefois les uns sur les autres et qu'ils semblent tour à tour se dévorer ou s'enlacer amoureusement. Quand on les regarde avec fixité, ils se compénètrent soudain et se coalisent en un seul front, pour se multiplier derechef aussitôt qu'on s'efforce de les saisir.
Et quand, plein de lassitude, on s'en détourne pour contempler de vaines ombres dans les miroirs énigmatiques de cet univers, ils arrivent insidieusement, comme des obsesseurs très-subtils, et ils environnent l'esprit de leurs tranchées silencieuses…
On a beau savoir qu'ils sont les flots d'un identique Océan et qu'ils ne peuvent rompre les digues de l'Unité absolue, l'ondoyance perpétuelle de leurs aspects et le conflit apparent de leurs couleurs déconcertent infailliblement l'orientation la plus attentive.