SCIERIE À DAWSON.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.
Comme en chemin on a appris à n'être pas difficile et à tirer parti des situations les plus absurdes, on saisit l'occasion, dans les nuits d'insomnie, de faire un cours privé d'astronomie sans quitter son sac-lit. On se réveille, on ouvre l'œil, et aussitôt les beautés de la Grande Ourse se déploient aux regards.
Le sac-lit, en effet, est toujours à la mode; les lits, tels que vous les entendez, n'existent pas encore là-bas. On a toujours recours à la robe de fourrure ou aux couvertures de laine, avec cette différence peut-être qu'on les étend sur une plate-forme, à un mètre du sol, faite de planches brutes et sans ressorts, bien entendu. Autant vaut alors coucher par terre, où, du moins, vous ne risquez pas de tomber en rêvant. Outre les trous qui sont censés représenter des fenêtres, il y a entre les planches formant les parois de certaines maisons des interstices de grandeur suffisante pour admettre à toute heure du jour et de la nuit d'amples provisions d'un air qui serait pur sans ce malencontreux et pestilentiel marécage d'à côté; mais on ne peut tout avoir, le ventilateur et l'air frais.
Les boutiques regorgent de marchandises et les prix sont élevés. Comme leur fonds consiste, pour la plupart, en assortiments complets amenés par les immigrants, elles sont par le fait de véritables bazars en miniature où l'on trouve de tout, depuis des aiguilles jusqu'à une meule de fromage, à un canot, à une paire de bottes; le tout, de rencontre, est plus ou moins fripé et usé. Cependant il y a quelques places où l'on vend du neuf, n'ayant jamais servi, on nous l'affirme; les grandes compagnies, l'Alaska Commercial Co et le North American Trading Co, ont leurs propres vapeurs sur le Yukon et sur l'Océan; les uns et les autres se rencontrent à Saint-Michel et transportent, chaque été, de la côte du Pacifique un fret considérable.
Les glaces encombrent le Yukon cinq à six semaines après qu'elles ont évacué les cours supérieurs des lacs et de la rivière. Ce n'est qu'à fin juin que les premiers bateaux peuvent quitter Saint-Michel et remonter jusqu'à Dawson, qu'ils atteignent au plus tôt vers le 15 juillet. Leur arrivée est le signal de la baisse des prix, qui ne sont jamais si exorbitants précisément que quelques semaines avant l'arrivée des vapeurs, car alors les approvisionnements tirent à leur fin et les négociants en profitent pour liquider leurs soldes.
Sur la plage, entre les bateaux et la berge, de nombreuses tentes sont dressées, ayant devant le front des tréteaux chargés d'objets à vendre ou à échanger: ce sont des mercantis trop pauvres ou trop pressés de s'en aller pour louer une boutique en ville.
LE YUKON PRÈS DE DAWSON, AU MOMENT DE LA DÉBÂCLE DES GLACES.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.
Ils ont donc ouvert un marché en plein vent, ils achètent aussi et troquent, toujours armés de leurs balances à peser l'or en pépites, en grenailles ou en poudre, la seule monnaie courante au Klondyke, en même temps que d'un sac de peau pour l'y renfermer. Le client fait son achat sans jamais discuter le prix, jette son sac de poudre d'or au vendeur qui s'en empare, pèse à vue d'œil, il faut bien le dire, et, apparemment satisfait de l'opération, rend à l'acheteur son sac légèrement plus diminué qu'il ne serait nécessaire en stricte justice.