Et maintenant une question se pose: celle de savoir si ce surcroît de production est de nature à diminuer la valeur de l'or en général et du numéraire en particulier? Dans les siècles précédents, moins l'or était abondant, plus il avait de valeur. De nos jours, nous voyons le phénomène contraire se produire: l'or est de plus en plus abondant, sans diminuer de valeur. On en a eu la preuve récente, lors des grands arrivages d'or du Transvaal. La majeure partie de cet or alla grossir les réserves de la Banque d'Angleterre, sans que cette grande accumulation ait porté aucune atteinte à la stabilité de la valeur de l'or; le numéraire ne subit aucune dépréciation.

La baisse de l'or est, en effet, arrêtée par la demande incessante dont il est l'objet. «L'institution du crédit, dit M. E. F. Johanet, l'accroissement de la population, la multiplicité des entreprises, la facilité et la rapidité des communications, les développements de l'industrie en exigeant l'emploi d'un plus grand numéraire, en occasionnant la perte, l'usure et l'usage d'une plus grande quantité de matières d'or ont opposé une digue à la dépréciation. Le continuel roulement entre l'or et le papier produit un mouvement de transactions autrefois inconnu; il active l'industrie, dont les produits deviennent plus abondants et moins chers; en assurant au capital un emploi plus fécond et plus constant, il a accru le pouvoir d'achat de l'or.»

Mais ce n'est pas seulement aux usages monétaires que l'or fournit son contingent; la moitié environ de la production est employée dans les arts et l'industrie, et de ce chef, la consommation du métal précieux ne peut qu'aller en augmentant. Il semble donc impossible que l'abondance de l'or cause sa dépréciation. Un fait, cependant, l'exposerait à toutes les fluctuations: le monnayage libre et illimité de l'argent. Or, contre ce fait, les grandes nations qui détiennent presque toute la monnaie du monde se sont sagement prémunies en suspendant la frappe libre. Et, en définitive, il est encore loin le jour où notre louis d'or tombera à 10 francs?

XIV

Un voyage d'exploration.—Prospection d'un creek.—Une percée dans la forêt.—Ces pauvres baudets.—Maladie et démoralisation.—Moustiques et maringouins.—L'heureux camp. Des morilles.—Sur Quartz Creek.—Une découverte aurifère.—Eboulement. Etayement des puits.—Location de claims.

Le 11 juillet au matin, à 4 heures, un compagnon et moi nous poussions devant nous, dans la rue de Dawson, trois baudets bâtés. Après avoir dépassé la scierie, nous nous arrêtions devant la porte d'une cabane au-dessus de laquelle flottait le drapeau anglais. Le propriétaire, un ex-lutteur renommé, venait à notre rencontre et bientôt une tente, des vivres, des couvertures, et des outils de prospection étaient empilés avec méthode sur le dos des ânes et artistement liés au moyen d'un nœud solide. Nous devions faire de compagnie une exploration dans la direction du Mac Question Creek, un affluent de la rivière Stewart, réputé inexploré mais riche en or. Deux prospecteurs avec deux animaux nous y avaient déjà précédés en s'y rendant par une autre route. Quand nos préparatifs furent terminés, notre caravane, composée de huit hommes et de trois bêtes, se mit en marche en suivant un sentier le long de la côte, à l'est de la ville. Nous passâmes le Klondyke au moyen d'un bac; les baudets, un peu trop pesamment chargés, avançaient avec lenteur; le passage à gué de la rivière ne fut pas sans difficulté, car nos bêtes s'effrayaient des rapides, peu profonds, mais assez turbulents à cet endroit.

Après avoir franchi la rivière, le chemin nous conduisit dans une superbe forêt de bouleaux mêlés de quelques sapins blancs. Puis bientôt nous pénétrâmes dans le Cagnon marquant l'entrée de la vallée de Bonanza; la marche se poursuivit sans incident, mais avec lenteur, car nos ânes avaient peine à retirer leurs petits sabots de la boue gluante de la sente; vers midi on fit halte; nous recueillîmes quelques branches éparses sur les débris de quartz et nous fîmes flamber un feu pour préparer nos aliments: lard, biscuit, thé.

Pendant ce temps, les animaux, débarrassés de leur fardeau, se régalaient des herbes succulentes qui croissent en abondance dans ce sol d'alluvion. Le repas, mangé de grand appétit, étant terminé, nous lavâmes la vaisselle, rechargeâmes les ânes, et bientôt nous étions repartis. Le soleil était brûlant, le terrain glacé. Et cette anomalie se traduisit par un défoncement pitoyable de la sente; nous piétinions un limon noirâtre, tenace, épais, qui nous retenait en place, surtout quand nous enfoncions jusqu'à mi-jambe.

Dans de pareilles conditions on avançait lentement. À un certain moment l'embourbement devint tel qu'il fallut absolument faire l'ascension de la colline pour s'éloigner des bords mêmes de la rivière. Mais soudain, le pauvre aliboron qui portait la tente glissa, le pied lui manqua, et le voilà pirouettant sur lui-même, pour aller, avec sa charge, s'étaler dans une mare de boue liquide, à 10 mètres plus bas. Notre premier mouvement fut de rire de l'aventure, la culbute étant si comique; le second fut de nous précipiter au secours de la bête qui, les quatre fers en l'air et reposant mollement sur la tente formant coussin, ne se pressait pas de reprendre son équilibre. Il fallut dénouer les cordes, décharger son bât, objet par objet, ensuite nettoyer le tout tant bien que mal, recharger et repartir. Vers 7 heures du soir, nous déclarâmes en avoir assez pour la journée, et nous nous arrêtâmes pour camper près du numéro 25, après avoir fait une quinzaine de kilomètres en autant d'heures.