PASSAGE D'UN AFFLUENT DU YUKON. DESSIN DE GOTORBE, PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.

C'est à cet endroit qu'un facétieux Irlandais, Ruddy Connor, a dressé sa tente portant l'enseigne engageante de l'Hôtel de la Goutte de Rosée. Le mouvement sans précédent des voyageurs depuis le début de l'été l'a mis entièrement à court de vivres, à sec de liquides, si bien qu'il a été contraint de placer, bien en évidence, un écriteau portant ces mots: «Repas à 75 dollars pour ceux qui ont des sacs remplis, repas gratis pour ceux qui n'ont pas de sac du tout».

Ayant bien pénétré l'intention de cet hôtelier de génie, nous nous décidons à camper en face de son écriteau et de faire appel au contenu de nos sacs pour le dîner.

Talonnés par le désir d'arriver au but, nous n'avons malheureusement pas le loisir de prendre un long repos, et nous nous levons à minuit et demi, presque avec le soleil. La route est monotone, les repas le sont aussi. Ils se composent perpétuellement de lard et de haricots, mais l'appétit est tel que l'on oublie ce que ce régime a de spartiate. Ce jour-là, vers 2 heures, l'arête séparant la vallée de Bonanza de celle du Quartz est atteinte, et nous y trouvons, heureusement pour nos bêtes, un sentier sec et dur. Sur ces hauteurs nous éprouvons une sensation exquise: l'air est si pur et si calme, la lumière si douce, les fleurs sont si éclatantes, les bruyères d'un vert si tendre! Par instants, on se croirait sur les croupes du Jura, avec cette différence que la pierre calcaire est remplacée par le quartz; mais tout à coup les andouillers d'un élan ou d'un caribou blanchis par le soleil viennent nous rappeler que nous sommes aux antipodes de la civilisation. Finalement, nous nous arrêtons, vers le soir, dans une ravine couverte de broussailles. À la lisière des arbres, les compagnons qui nous ont devancés nous attendent. C'est l'heure du repas. Quelques-uns d'entre nous le préparent sans tarder: un échafaudage de morceaux de bois et de piquets enfoncés en terre s'élève bien vite au-dessus d'un feu flambant où des arbres entiers sont jetés; le tout supporte les vases, marmites, récipients remplis de tout ce qu'il faut pour parfaire un festin gargantuesque. D'autres s'occupent à dresser la tente, tandis que les ânes sont laissés libres de trouver leur fourrage dans la côte tapissée d'herbes variées.

BONANZA CREEK.—DESSIN DE TAYLOR, PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.

Le jour suivant, nous abordâmes des parages inexplorés, abondants en montées et en descentes; mais heureusement le terrain était ferme et parfois desséché. La forêt remplaçait les broussailles; elle devenait même si serrée, que nous fûmes obligés d'envoyer en avant-garde deux ou trois sapeurs qui, la hache à la main, ouvrirent un passage à travers le fouillis inextricable du bois. Malgré les traces nombreuses et fraîches de caribous, d'élans, de panthères, de lynx, d'ours et d'autres bêtes sauvages, il fut impossible à deux des nôtres, bons marcheurs et excellents tireurs qui, la carabine en main, précédaient la caravane, d'apercevoir et de tirer le moindre coup de fusil, et pourtant il arriva parfois que l'herbe foulée au pied par l'animal n'avait pas eu encore le temps de se redresser.

DÉPART POUR LA CHASSE. DESSIN DE MIGNON, PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.

Après quatre journées de cette marche dans l'intérieur, les difficultés augmentèrent, la lassitude et la maladie mirent à bas la moitié du contingent; la dysenterie, la diarrhée, les fièvres terrassèrent les plus robustes: force nous fut d'établir un campement et de nous arrêter quelques jours jusqu'à ce que les malades eussent repris assez de forces pour se remettre en marche. Nous choisissons pour emplacement du camp le bord d'un ruisseau à l'eau limpide, dans la forêt même: en semblable occurrence, quand l'eau et le bois ne manquent pas, le prospecteur se déclare satisfait. Les vivres étant courts, nos chasseurs battirent la campagne, mais sans succès. Un jour pourtant, ils rencontrèrent une tente occupée par quatre ou cinq prospecteurs qui venaient de tuer un élan et qui, généreusement, leur en offrirent un quartier.