Les gens valides de notre caravane occupèrent leur séjour au camp à prospecter dans le ruisseau; ils y trouvèrent des «couleurs», c'est-à-dire quelques parcelles d'or intéressantes sans doute, mais pas assez abondantes pour justifier des travaux plus importants. Le travail, dans ces conditions, se fait ainsi: on détache, à coups de pic, du gravier des bancs et on le lave dans un pan (sorte de plat ou plutôt de casserole à frire sans manche) avec l'eau du ruisseau même, en faisant osciller constamment un pan, de façon que l'or, qui est le plus pesant, se rassemble et se tasse au fond; l'eau que l'on fait courir sur le gravier entraîne celui-ci et ne laisse bientôt dans le plat que du sable noir, qui consiste en réalité en cubes minuscules de fer magnétique contenant très souvent de l'or. Ce sable, étant presque aussi lourd que l'or, se sépare assez difficilement du métal précieux; néanmoins, avec un peu de pratique, on arrive aisément à laver le tout, de façon qu'il ne reste dans le pan que les particules d'or et quelque peu de sable qu'on élimine en séchant ce résidu sur le feu.
Nous étions arrivés aux confins de cette vaste plaine qui, comme nous l'avons vu, s'étend des contreforts du Dôme à ceux des montagnes Rocheuses, à plus de 150 kilomètres à l'Est. L'étude du terrain et le résultat des prospections nous avaient convaincus que nous étions parvenus à la limite de la ceinture aurifère. Et, comme l'état d'abattement de nos malades persistait, nous décidâmes de battre en retraite pour gagner la vallée du Quartz Creek, que nous savions peu explorée et peu connue.
PROSPECTION DANS LA VALLÉE DU QUARTZ. DESSIN DE MADAME PAULE CRAMPEL, D'APRÈS UN CROQUIS DE L'AUTEUR.
Une marche lente permit aux convalescents de suivre, tant bien que mal, le gros de la colonne; les baudets, allégés de tout le poids des provisions consommées depuis le départ, en profitèrent pour s'émanciper. Nous arrivâmes ainsi un soir pour bivouaquer dans un endroit appelé, par ironie sans doute, «l'Heureux Camp», car les moustiques, les maringouins nous y firent souffrir mille tortures et faillirent presque nous faire verser des larmes de douleur. Nous trouvâmes confirmée la véracité de cette description d'un homme qui s'y connaît pour y avoir passé:
«En été, il y a des moustiques sans nombre, des marais à traverser, des montagnes à gravir. Eh bien, tout le temps ces infernales bêtes vous dévorent jusqu'à ce que parfois la vie elle-même semble être une malédiction. Je sais ceci par expérience, et j'ai vu des hommes forts, durs, vigoureux, verser des larmes de rage impuissante devant ces ennemis innombrables et presque invisibles. Maintenant, supposez que vous portiez des bottes de mineur en caoutchouc montant jusqu'aux cuisses et qui sont presque indispensables dans ce pays-là, pendant la saison d'été, chacune pesant 3 ou 4 livres, un lourd habillement de laine, des couvertures, des vivres pour dix, vingt ou trente jours, quelquefois plus, une hache, un pic, une pelle et d'autres articles indispensables, un poids total de 50, 60, 90 et souvent plus de 100 livres, tout cela porté à dos, pataugeant à travers les marais, vous débattant dans la broussaille, gravissant les pentes escarpées des montagnes sous un soleil écorchant qui, de fait, couvre la peau d'ampoules, pendant que tout le temps la sueur coule à flots et que, incessamment aussi, le maringouin, doué d'ubiquité, vous assaille à chaque point vulnérable, s'attaquant surtout à vos yeux, à vos oreilles et à vos mains et trop souvent, hélas! à votre langue, sans qu'il soit possible de s'y soustraire. Et puis, ayant échappé à cette torture, quand vous franchissez le sommet de l'arête, les vents solidifient presque vos vêtements saturés de sueur, vous glacent jusqu'à la moelle, et raidissent vos doigts au point qu'ils peuvent à peine se mouvoir. Après une journée passée dans ces conditions, imaginez que vous vous asseyez au milieu d'une nuée de moustiques pour prendre votre repas, qu'il vous a fallu plus d'une heure pour préparer, et qui consiste en pain pétri à la hâte et cuit sur la braise de votre feu de camp, en haricots peut-être à demi bouillis, en lard dans la même condition, en café ou en thé de mauvaise qualité. Si vous êtes fumeur, vous savourez ensuite une pipe, puis vous vous enveloppez dans vos couvertures avec quelques rameaux répandus sur le sol, la tête soigneusement couverte, car le maringouin ne dort jamais, et vous trouvez enfin un sommeil tel que les conditions peuvent le permettre, mais qui est d'ordinaire, je dois le dire, profond et assez doux.»
L'Heureux Camp est situé sur l'arête bordant la vallée du Dominion à l'Est, non loin du Dôme. Nous lâchâmes nos baudets en liberté; comme il faisait grand jour à 10 ou 11 heures du soir, ils s'éloignèrent bientôt avec le grelot qu'on leur avait confectionné, deux jours auparavant, au moyen d'une boîte à conserves vide et d'un gros clou en guise de battant. Grâce à cette invention (non patentée), on pouvait les suivre aisément quand ils erraient dans la forêt, ou les retrouver quand ils s'égaraient. Après le souper on se coucha; mais les moustiques étaient si agressifs que plusieurs d'entre nous préférèrent s'asseoir auprès du feu et s'enfumer à outrance pour échapper aux piqûres de ces affreuses bêtes. Le lendemain nous subîmes là un orage épouvantable, avec éclairs sinistres et coups de tonnerre effrayants, tandis que la pluie perçait nos vêtements de part en part. Il y a souvent, en été, de violentes perturbations de l'équilibre atmosphérique, mais elles sont heureusement de courte durée, et elles contribuent à maintenir l'air pur et frais.
Le jour suivant, descente le long de l'arête qui sépare Quartz Creek de Canyon Creek: le paysage est charmant; après les bruyères et les arbrisseaux viennent des broussailles, puis des bois avec des sous-bois luxuriants; les clairières sont, par places, tapissées d'herbes et de fleurs dont les tons s'harmonisent parfaitement, fonds verts relevés de motifs de couleurs gaies, tandis que les troncs blancs des peupliers, des trembles et des bouleaux semblent former des panneaux pour encadrer la scène. Près du sommet, des quantités de baies rouges, noires et bleues, surtout des bleues, des airelles grosses et délicieuses, offrent un rafraîchissement bienvenu au voyageur altéré. Elles se vendent à raison de 2 dollars le litre dans les restaurants de Dawson. En descendant la côte, tout en traversant une partie de la forêt récemment endommagée par un incendie, l'un de nous heurte de son pied un objet qu'il examine de plus près avec étonnement: c'est une morille! Et en effet, à droite, à gauche, partout nous comptons des douzaines, des centaines de ces champignons émergeant de la mousse verte ou des feuilles mortes qui déjà jonchent le sol. Cette découverte est accueillie avec joie, car elle va amener quelque variété dans le menu. Mais voici qu'au dîner chacun refuse de goûter à ce plat, de peur de s'empoisonner. Enfin un de nos compagnons se hasarde, disant «s'y connaître en champignons». Il déclare les nôtres excellents. Il prouve son dire en en absorbant une large portion. Et aussitôt c'est à qui en mangera le plus; la morille est admise par acclamations au menu quotidien. Celles-ci sont plus grosses (quelques-unes sont comme le poing) que celles d'Europe, mais elles n'ont peut-être pas une saveur aussi fine; toutefois, en raison de ses qualités nutritives, la morille est un précieux aliment naturel dans ce pays où elle abonde.
En sortant du bois, nous fûmes si frappés de la position et de l'aspect du terrain que nous décidâmes d'y faire des fouilles. Notre tente fut dressée au bord du Quartz, en un point où des travaux faits récemment avaient laissé des vestiges, sous forme d'écluse, de boîtes et d'amas de gravier. Au lavage nous obtînmes des résultats satisfaisants. Le lendemain l'investigation fut poursuivie, et bientôt, vers l'intersection des deux cours d'eau, nous découvrîmes que des fouilles avaient été commencées à l'extrémité du plateau qui avait attiré notre attention; nous nous approchâmes et, comme la place était désertée, nous essayâmes la terre: on déclara les prospects très bons. Aussi quand revinrent les mineurs, dont nous avions vu les travaux, leur offrîmes-nous de procéder en commun à la prospection de ces terrains, à condition que, si le résultat était favorable, nous jalonnerions le claim entre nous tous.