Arrivés au White Horse nous quittons le Columbian, qui ne peut remonter les rapides, et, laissant nos bagages aux soins de l'agent des tramways, nous prenons le chemin de l'hôtel, en longeant à pied les rapides et le cagnon. Non loin de là est un petit campement indien dont les tentes abritent quelques familles: un ou deux hommes seulement, plusieurs squaws, un bon nombre d'enfants et quelques huskies (chiens-loups). Nous entrons dans la tente de Skookum (bon) Jim, qui baragouine quelques mots d'anglais.

UN VAPEUR ÉCHOUÉ. DESSIN DE TAYLOR, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.

Sitôt que j'essaye de faire un croquis de l'intérieur de la tente et de ses personnages, les femmes détournent la tête ou se couvrent la figure de longues couvertures, ou même s'étendent tout du long sur les peaux de bouquetin et de mouton de montagne qui sont étendues sur le sol. Imperturbable, je m'accroupis et patient j'attends, le crayon à la main, que le calme et la confiance se rétablissent. Enfin les têtes reparaissent; je happe au vol, pour ainsi dire, un nez, une oreille, une ride; après une séance qui dure tout l'après-midi, je réussis enfin à obtenir un tout assez complet de l'anatomie du Siwash et de ses squaws. Des voisines curieuses (les dames squaws le sont aussi) entrent, se pelotonnent sur les peaux de bêtes, répètent le même manège et s'en vont. Pour se venger de mon indiscrétion, la femme de Skookum, Kitty, saisit un morceau de papier et un crayon que je lui prête obligeamment, et elle se met à faire mon portrait ou plutôt ma caricature.

C'est une série de figures assurément bizarres, mais où l'on distingue fort bien la tête, le corps et les principaux membres. Ce n'est vraiment pas trop mal pour une Indienne qui n'a jamais fait d'académies. Bientôt la glace se rompt tout à fait, lorsque nous déployons un foulard de soie et qu'une mimique expressive fait comprendre que nous désirons l'échanger contre quelque ouvrage en verroterie ou quelque objet en corne de bouquetin. Pendant ce temps, Jim s'empare d'une plaque que l'on dirait être un morceau d'étoffe grossière; c'est de la viande de chèvre sauvage séchée au soleil et dure comme de la pierre.

KITTY.—CROQUIS DE L'AUTEUR.

Il en émince quelques copeaux avec son couteau et replace le reste sur un tas de peaux d'écureuils fraîchement écorchés que prépare l'aïeule de la famille, vieille, ratatinée, mais coquette encore, témoin l'anneau suspendu à la cloison du nez et le cube d'argent qui décore sa lèvre inférieure, où il est à demi incrusté.

Elle a devant elle un gros caillou sur lequel elle étend les peaux d'écureuil qu'elle aplatit à coups de pierre, de la main droite. Près d'elle une jeune fille, du nom de Kitty, vend à des prix exorbitants quelques bracelets, anneaux, bijoux en argent qu'on croit être fabriqués par les Indiens, mais qui, probablement, sont le produit du génie inventif yankee, à qui l'on doit tant de merveilles, entre autres la noix de muscade en liège.

C'est dans ces tentes que ces pauvres gens vont passer l'hiver, et sans feu encore, car les feux qu'ils, allument pour se chauffer et faire cuire l'eau et certains aliments sont toujours en dehors. Ils n'ont donc guère que leurs couvertures de laine et leurs fourrures pour se défendre du froid. Aussi les maladies de poitrine sont-elles fréquentes parmi eux et causent-elles une grande mortalité.