Des rapides du White Horse, un vapeur, le Nora, fait le service jusqu'à Bennett en une vingtaine d'heures. La correspondance entre les bateaux est rarement régulière, et cette fois-ci nous eûmes à attendre jusqu'au lendemain. Un certain nombre de passagers s'embarquèrent sur un autre petit steamer, remorquant un chaland, qui partit la veille au soir, mais qui fut dépassé par le Nora avant d'atteindre Bennett. Notre Nora était surchargé, et il n'y avait pas même assez de bunks (cases) pour la moitié des voyageurs. Cependant nous nous arrangeâmes du mieux que nous pûmes; la traversée n'était pas longue, et chacun mit du sien pour ne pas se montrer trop exigeant ou trop difficile. L'espace servant de salle à manger pouvait contenir à peu près une douzaine de personnes, mais si serrées à la table les unes contre les autres que leur bras droit seul avait la liberté de ses mouvements; c'était pitié de voir à quels exercices pénibles et baroques on était forcé de se livrer pour porter à sa bouche le morceau qui n'y arrivait pas toujours; de plus il fallait se presser, car il n'y avait pas moins de 200 affamés attendant de passer par la même filière, douze par douze, jusqu'à extinction. Dans cette position gênée on savait à peine ce que l'on mangeait: cela devait pourtant être bon, cela surtout ne ressemblait en rien à l'ordinaire de porc et de haricots dont on s'était rassasié pendant des mois.
LAC DEEP.—PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE À SEATTLE.
Il fait nuit noire quand le Nora, accoste à Bennett; un instant auparavant l'animation la plus grande avait régné à bord. Les hommes, chargés de leurs bagages, se mettaient en devoir de débarquer. Là-dessus quelques retardataires, en sortant de leurs bunks, renversent la lampe à pétrole dans le passage étroit; elle se brise, l'huile enflammée se répand sur le plancher; quelqu'un saisit bravement la lampe et court la lancer par-dessus bord, tandis que d'autres jettent leurs couvertures à terre et, après quelques efforts, réussissent à maîtriser l'incendie. On se félicite de cet heureux résultat, et l'on débarque satisfait d'en avoir fini avec cette navigation lacustre et fluviale qui n'est pas sans dangers et qui a duré 10 jours depuis Dawson.
Ici la troupe des rapatriés se sépare. Une partie prend la route de Skagway par le White Pass, l'autre celle de Dyea par le Chilkoot. Connaissant déjà le premier col, nous nous décidons pour le second. Donc, dès que parait le jour, nous chargeons les bagages sur un char qui va les transporter, à un kilomètre de là, au bord du lac Lindeman. Quelques chaloupes à vapeur font la navette entre cette place et le village de Lindeman, situé à la tête du lac, à 9 kilomètres. Puis, ayant laissé nos effets à la charge de la compagnie du tramway aérien qui promet de nous les envoyer à Dyea le jour même, nous nous mettons en route pour le Chilkoot, à pied et par petits groupes. On part vers 9 heures par un soleil brillant, mais à mesure que l'on gravit les escarpements du col, le temps, de beau qu'il était, devient mauvais, puis affreux, et au bout d'une heure de marche la pluie, chassée par un vent impétueux, commence à transpercer les vêtements. Quelques voyageurs cherchent un abri dans les tentes assez nombreuses qui bordent le chemin et se posent en hôtels et restaurants. Bientôt nous sommes réduits à deux, et héroïquement nous persistons à aller de l'avant. Finalement M. de L... reste en arrière pour se sécher dans un hôtel quelconque. Je continue seul.
LA PASSE DU CHILKOOT.—PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE À SEATTLE.
Le chemin, qui rappelle tout à fait un sentier alpin, monte de Lindeman au col en longeant d'abord à mi-côte le versant puis le fond même de la vallée, occupé par des lacs de peu d'importance et appelés Deep Lake, Long Lake, Crater Lake, et les torrents qui les relient. On gravit ainsi un défilé entre des montagnes dénuées de végétation, et l'on arrive à une sorte d'amphithéâtre formé par les déclivités très escarpées du Chilkoot, piles énormes de rochers entassés dans le plus grand désordre et dont le bassin est rempli par les eaux du lac. On escalade les rochers au pied desquels s'élèvent les quelques baraques contenant la machine du tramway aérien, dont les câbles, supportés par des échafaudages puissants, se détachent sur le ciel au sommet du col. Si la montée est pénible, la descente l'est encore davantage; un vent à décorner les bœufs souffle en tempête là-haut; la pluie rend glissants les énormes blocs de granit empilés en une confusion chaotique sur une pente presque verticale de 300 mètres de hauteur. Je me risque cependant en bas des couloirs, des dévaloirs et des cheminées, perdant souvent l'équilibre, me déchirant les ongles aux aspérités, escaladant des pointes de rocs au sommet desquels l'ouragan a lancé mon couvre-chef, après lui avoir fait décrire en l'air, à quelques mètres, des paraboles fantaisistes...
Tout au fond est la dépression où serpente le torrent, alimenté par les glaciers, qui mettent pour ainsi dire le nez à la fenêtre. Leur masse, sillonnée de crevasses glauques, s'avance en effet avec une sorte de précaution par-dessus les remparts de granit qui bordent la vallée. Le col est haut de 1 050 mètres environ, et est couronné de pics dentelés et dénudés.
La descente amène aux Échelles (scales), au pied même du col, ainsi appelées parce qu'en hiver des marches sont taillées dans la neige et la glace pour faciliter l'ascension des porteurs de charges. Ce trajet se fait ainsi plus aisément qu'en toute autre saison sur les rocs mêmes. Un peu plus loin se trouvent d'autres constructions en bois pour les services du tramway, dont les câbles, portant de grands paniers ou baquets suspendus, font passer les marchandises d'un versant à l'autre du col.