C'est près d'ici que, le dimanche 3 avril 1898, une avalanche détachée du flanc occidental de la montagne couvrit une centaine de malheureux qui étaient en route pour le sommet ou qui en descendaient; les trois quarts à peu près furent tués et asphyxiés; la plupart étaient des Américains. Cette catastrophe eut pour effet de jeter la défaveur sur le Chilkoot Pass, qui dès lors, et aussi pour d'autres raisons, a été déserté par la majorité des voyageurs.
La pluie cependant cesse, et, comme rien ne presse, puisque notre bagage est resté en arrière, nous nous arrêtons à Sheep Camp (Camp des moutons), qui n'est qu'à 5 kilomètres du sommet et rappelle tout à fait, par son style de construction et sa position à cheval sur le torrent, certains villages des hautes vallées du Valais. À partir d'une petite distance au-dessus des Scales la forêt a reparu, et dans ces riches terrains d'alluvion elle prend de belles proportions, recouvrant le fond et les pentes de la vallée d'un épais manteau de feuillage d'un vert exquis, brillant, uniforme, qui présente un contraste parfait avec les teintes rousses automnales de la vallée du Yukon, admirées quelques jours auparavant. La nature artiste procède dans ce pays par grandes masses; c'est tout orange, ou tout vert, ou tout gris; le paysage gagne en grandiose ce qu'il perd en variété, mais il n'est cependant jamais monotone.
Après nous être séchés, restaurés, reposés à l'Hôtel du Great Northern, nous poussons le matin suivant à 7 kilomètres en aval jusqu'à Canyon City, groupe d'habitations pareilles à celles de Sheep Camp et situé à la jonction des vallées de Dyea et de Chilkoot. D'ici à Dyea il y a environ 10 kilomètres sur une route carrossable plus ou moins ballastée et longeant le bord de la rivière. Le paysage est ravissant, l'eau bouillonnante roule sur un lit de galets parsemé de rocs, et les flancs des hauteurs, de 2 000 à 2 500 mètres environ, sont revêtus à une grande élévation de forêts magnifiques, tandis que leurs têtes sont couronnées de glaciers immenses dont les moraines se frayent un chemin jusqu'en bas des déclivités. L'un d'eux surtout, le glacier d'Irène, est superbement azuré par les crevasses qui le sillonnent. Cette gamme de verts, de blancs, de gris et de bruns est relevée et pour ainsi dire éthérisée par un ciel d'une pureté, d'une transparence admirables. Et nous sommes en septembre.
GLACIER AU SOMMET DE LA PASSE DE CHILKOOT.—PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE À SEATTLE.
En approchant de Dyea, la rivière se divise en une quantité de bras et de criques qui présentent un spectacle remarquable. En effet, ces cours d'eau grouillent de saumons de taille respectable, pesant de 10 à 20 kilos, qui cherchent à les remonter aussi haut que possible pour frayer; dans ce but, ils luttent, se tordent, sautent hors de l'eau, se meurtrissent sur les cailloux et finalement périssent. Les Indiens armés de gaffes et de harpons les amènent au bord sans difficulté, et, dans l'espace de quelques heures, ils en capturent des centaines. Nous sommes témoins d'une pêche intéressante opérée par un chien huskie. Il se jette à l'eau, saisit un saumon entre ses mâchoires et l'entraîne sur le rivage. Sa victime se débat, joue de la queue avec vigueur et réussit à regagner l'élément liquide. De nouveau le chien se précipite pour le ressaisir et bientôt le ramène victorieusement sur le sec. Le saumon épuisé cesse sa résistance, et le fidèle quadrupède court en long et en large comme pour avertir son maître de sa bonne aubaine.
CHIEN PÊCHANT DES SAUMONS. DESSIN DE MALHER, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.
Enfin nous voici à Dyea, agglomération de huttes en bois maintenant désertes pour la plupart; des Indiens et seulement quelques blancs s'y trouvent encore. Les Peaux-Rouges y ont un camp assez considérable et une flottille de pirogues échouées sur le sable. Ils n'ont plus, pour le moment, la ressource des portages à dos de marchandises par le Chilkoot, et la pêche le long de la rivière se fait sans le secours des canots. Ils vivent donc à ne rien faire, si ce n'est à trafiquer, tandis que leurs femmes confectionnent mille petits objets en étoffe bordés de verroterie, tels que pelotes, mocassins, pantoufles, vêtements de bébés, etc. À cette industrie elles ne sont pas si habiles que leurs sœurs des îles et de la côte inférieure. Néanmoins leur travail est curieux et leurs prix sont raisonnables. Nous passons la journée et le lendemain à attendre nos bagages laissés à Lindeman, et finalement le dimanche soir on nous annonce qu'ils sont arrivés.