Le voyage à lui seul exige une somme assez ronde. Le prix du passage de l'Atlantique n'est qu'une faible fraction du total; il y a ensuite à traverser le continent américain, puis à prendre un vapeur jusqu'à Skagway, de là à aller par chemin de fer ou train d'animaux de bât à Bennett, et finalement de Bennett à Dawson par bateau; tous ces frais réunis peuvent s'élever à 1 750 francs en voyageant en seconde classe et à plus de 2 000 francs en première. Puis le retour coûtera une somme égale. Mais ce n'est pas tout: il faut des vêtements, des vivres, des outils, du moins si l'on va là-bas comme prospecteur ou mineur. Sans doute, tout maintenant se trouve en abondance sur place, à Dawson; mais à quels prix? Nous en avons donné des exemples. Et puis, une fois là, même muni de tout ce qu'il faut pour prospecter, on doit s'attendre à beaucoup de mécomptes, de travaux pénibles, de perte de temps.
Supposez qu'un jeune homme plein de vigueur et d'enthousiasme parte de Dawson à la recherche de l'or; il découvrira bien vite que, sur un rayon de 100 kilomètres, tous les creeks sont occupés et que le terrain a déjà été très bien fouillé. Ce n'est pas à dire qu'on n'y puisse plus rien trouver, mais c'est difficile.
TOTEMS À SITKA.—PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.
S'il veut aller plus loin, il lui faut emporter ses vivres, ses outils et ses couvertures. Un très robuste gaillard peut porter jusqu'à 50 kilos sur son dos, mais c'est exceptionnel. La moyenne des chercheurs d'or ne peut prendre que la moitié de cette charge, soit 25 kilos, car il faut bien se rendre compte qu'on ne suivra pas une route départementale, ni même un chemin vicinal, mais un sentier gravissant et descendant sans les contourner toutes les aspérités du terrain, quelque abruptes qu'elles puissent être. Une fois en route, il faut plonger dans des fondrières d'une boue épaisse qui s'attache comme de la glu à vos jambes, franchir des torrents ou des bras de rivière sur un tronc d'arbre frêle et oscillant jeté en travers du courant et sur lequel on doit s'aider des pieds et des mains, traverser la forêt si dense que les branches vous fouettent le visage jusqu'à l'ensanglanter, à moins que vous ne préfériez vous tailler un passage un peu plus libre à coups de hache ou de machete. Si de ces 25 kilos on déduit le poids des couvertures et des instruments du mineur, il ne restera que peu de chose pour les aliments. Avec cela on ne va pas loin, peut-être 4 ou 5 jours, mettons 10 au maximum. Dans cet intervalle-là on ne fait pas grande avance, car il faut calculer le temps du retour aussi bien que celui de l'aller, et alors que reste-t-il pour prospecter? Absolument rien. D'aucuns obvient à cette difficulté en faisant une cache à une certaine distance et en l'approvisionnant amplement, quitte à repartir de là comme d'une base d'opérations pour s'avancer plus loin dans l'intérieur, en établissant d'autres caches plus en avant et ainsi de suite.
Mais la saison est courte: trois mois environ. Aussi, après toutes ces marches et contre-marches, il reste fort peu de temps pour travailler aux fouilles. Et ceci non plus n'est point facile, le sol étant partout recouvert d'une couche épaisse de mousse qui en masque entièrement la surface, de sorte que les indices sont presque entièrement absents. Il faut tâtonner et deviner, puis débarrasser le terrain de son manteau de végétation, et alors on trouve le sol gelé à une grande profondeur. Nous avons montré par quels procédés on le dégèle. Souvent, après avoir beaucoup peiné pour creuser un puits profond de 5, 10 ou 20 mètres, on trouve des «couleurs», c'est-à-dire des parcelles d'or, mais en quantité insuffisante pour exploiter le claim avec profit. Il faut alors pousser plus loin et recommencer les mêmes opérations avec la même difficulté, sans être sûr d'avoir plus de succès.... On doit avouer que, pour mener cette existence le plus souvent solitaire (car un parti de prospecteurs se disperse généralement dans toutes les directions afin d'augmenter les chances de découvertes), il faut une dose peu ordinaire de patience obstinée et de force d'endurance.
Que si vous avez 2 000 ou 3 000 francs disponibles, vous pouvez les placer sur un cheval de bât qui portera 100 à 125 kilos de votre bagage, et alors vous pourrez cheminer plus à votre aise et racheter le temps, car il vous sera possible de voyager en ligne droite et sans arrêt dans la région déjà explorée. Mais les obstacles habituels subsistent.
RENNES IMPORTÉS PAR LE GOUVERNEMENT DES ÉTATS-UNIS À SEATTLE. PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.
Une santé de fer et un cœur bardé de l'œs triplex des anciens sont donc de toute nécessité pour affronter les périls de ce pays où tout est extrême: aride, désert, désolé, là où il est pauvre, et livrant des trésors incalculables et inépuisables là où il est riche, excessivement froid et excessivement chaud. Le thermomètre parcourt la gamme la plus étendue connue, de 40° au-dessus en été jusqu'à 50° et davantage au-dessous en hiver. Il y a peu de neige, excepté sur les montagnes. Pourtant, dans ces froids extrêmes, l'air est très sec et calme, ce qui permet de les supporter avec une facilité relative. L'hiver commence d'ordinaire après la mi-septembre et continue jusqu'à fin mai; on dit que les mineurs ne possédant pas de thermomètre laissent leur mercure dehors toute la nuit. Si au matin ils le trouvent gelé, c'est un signe qu'il vaut mieux rester à la maison ce jour-là, le froid étant trop intense pour permettre de travailler.