Il me paraît donc utile de rappeler en peu de mots les premières tentatives des Occidentaux à l’effet d’établir des relations avec les Japonais.
Le Japon a été découvert par les Portugais.
Ce pays avait été mentionné, dès le XIIIe siècle, il est vrai, sous le nom de Zipangu[239], par le célèbre voyageur vénitien Marco Polo; il ne paraît pas toutefois qu’aucun Européen y ait abordé avant le milieu du XVIe siècle. Le Sin-sen nen-hyau de Mitsoukouri mentionne l’arrivée des premiers Portugais une année plus tôt; mais le savant chronologiste ne nous dit pas sur quelle autorité il se fonde pour établir cette allégation.
L’Aperçu des annales des mikados de Syounsaï Rindjo mentionne la première arrivée des Portugais, sous le nom de Barbares du Sud, au Japon en l’année 1551[240]. Chassés par la tempête, des navigateurs de cette nation furent poussés sur l’île de Tané-ga sima. Ils portaient avec eux des armes à feu, dont les Japonais n’avaient pas encore fait usage. C’est en souvenir de ce fait que les pistolets sont encore aujourd’hui désignés sous le nom vulgaire de Tané-ga-sima. Antérieurement à cette époque, les historiens du Japon rapportent l’arrivée de Nan-ban dans le pays de Satsouma en l’an 1020, et une mission de ces mêmes peuples qui apporta un tribut en l’an 1409. Seulement, on n’a pas encore élucidé la question de savoir à quels étrangers ces historiens font allusion; et, jusqu’à ce que le problème ait été résolu, il n’est pas possible de faire remonter les premières reconnaissances des îles de l’extrême Orient par les Européens à une époque antérieure au voyage de Fernand Mendez Pinto qui fut jeté sur les côtes du Japon en l’année 1543.
Dès que les Portugais connurent l’existence du Japon, ils se hâtèrent d’y envoyer de nouveaux navires et des prêtres pour évangéliser le pays. Saint François Xavier et plusieurs autres jésuites y abordèrent le 15 août 1549[241]. La propagande religieuse acquit bientôt un grand développement dans tout l’archipel; et, après s’être établis dans les principautés de Satsouma et de Boungo, les missionnaires catholiques se répandirent dans la grande île de Nippon, à Myako, résidence de l’empereur, et jusque dans les provinces les plus septentrionales du pays. De 1616 à 1620, ils traversèrent le détroit de Sangar et pénétrèrent dans l’île de Yézo.
Après les Portugais, vinrent les Hollandais qui se préoccupèrent beaucoup moins d’évangéliser le Japon que d’y ouvrir de nouveaux débouchés à leur commerce maritime. Seuls, parmi tous les Européens, ils surent gagner la confiance du gouvernement syaugounal et conserver le monopole du commerce, alors que tous les autres Européens, sans exception, durent se soumettre au décret qui leur interdisait de la façon la plus sévère l’entrée des ports du Nippon.
Les Anglais essayèrent cependant de participer aux privilèges commerciaux qui avaient été accordés aux Hollandais. Un pilote de leur nation, William Adams, aborda dans cet espoir à Ohosaka, en 1600. Le syaugoun le reçut avec bienveillance et l’employa à la construction de navires sur le modèle européen; mais, lorsqu’il exprima le désir de retourner dans son pays, il fut informé que le gouvernement ne consentait pas à lui donner cette permission. Adams se résigna donc à demeurer au Japon, où il épousa une femme indigène, avec laquelle il vécut dans le petit port de Yokosuka, où son tombeau a été dernièrement retrouvé. Les services qu’il avait rendus dans sa nouvelle patrie lui valurent l’honneur de voir son nom donné à une des rues de Yédo. Autorisé par le syaugoun à inviter ses compatriotes à venir établir des comptoirs dans ses états, il écrivit en Angleterre, et une mission ne tarda pas à arriver sous le pavillon de Sa Majesté Britannique. Cette mission apprit bientôt qu’elle ne pouvait pas compter sur les espérances qu’on lui avait fait concevoir; le gouvernement syaugounal se refusa brusquement à tout traité d’amitié avec l’Angleterre, parce que son souverain avait épousé une princesse de Portugal, pays que les Japonais considéraient comme l’éternel ennemi du leur. La mission anglaise reçut, en conséquence, l’ordre de se retirer dans un délai de vingt jours. Plusieurs nouvelles tentatives furent faites depuis lors pour ouvrir les portes du Japon au commerce britannique, mais ces tentatives restèrent toutes également infructueuses.
Les Russes voulurent à leur tour pénétrer sur le territoire soumis à l’autorité des syaugouns, et ils envoyèrent dans ce but plusieurs expéditions dont la plus célèbre, celle de Golownine à Yézo, n’eut d’autre résultat que de faire garder son chef dans une longue et pénible captivité (de 1811 à 1814).
Il était réservé aux États-Unis d’Amérique d’obtenir du syaugoun l’abrogation des lois rigoureuses qui défendaient l’accès des côtes de l’archipel Japonais à la marine de tous les peuples du monde, à l’exception des Hollandais et des Chinois auxquels avait été maintenu le privilège du commerce extérieur, à la condition, il faut le dire, de se soumettre à tout un système de vexations intolérables. A la suite d’une motion adoptée par le sénat de Washington, il fut décidé qu’une expédition, sous les ordres du commodore Perry, se rendrait au Japon, pour y conclure un traité d’amitié et de commerce. L’expédition quitta Norfolk le 24 novembre 1852 et vint jeter l’ancre à Nafa, principal port des îles Loutchou, le 26 mai 1853. Le 7 juillet de la même année, le commodore Perry faisait son entrée dans la baie de Yédo, où il notifiait au gouvernement du syaugoun l’intention formelle du gouvernement américain d’engager des relations de commerce avec son pays. N’ayant pu obtenir une satisfaction immédiate, il annonça qu’il reviendrait, l’année suivante, demander une réponse à sa demande. A peine l’amiral américain eut-il quitté les eaux du Japon que tout le pays se prépara à la résistance, en même temps que des ordres étaient envoyés dans les couvents pour prier les Dieux de sauver l’empire de l’invasion des Barbares. Les cloches des monastères furent transformées en canons, on arma tout ce qu’on possédait de bateaux et de jonques, et l’on construisit de tous côtés des fortifications. Quand tous ces préparatifs belliqueux furent terminés, on jugea la résistance impossible, et l’on résolut de chercher, par une politique de ruse et d’atermoiement, à éloigner au moins de quelque temps les malheurs qui menaçaient de fondre sur l’empire.
Les Américains partageaient à cette époque une erreur générale, que les japonistes eussent très probablement dissipée, si on avait daigné les consulter: ils croyaient que le syaugoun de Yédo était le véritable empereur du Japon, et que le mikado de Myako n’était qu’une espèce de pape, un souverain exclusivement spirituel et religieux. Le président des Etats-Unis avait donc écrit une lettre à «l’Empereur du Japon», que son ambassadeur alla porter naïvement au syaugoun: celui-ci, ne sachant comment se tirer de l’impasse où il se trouvait engagé, se décida à se laisser passer pour empereur aux yeux des étrangers, et à conclure à ce titre les traités de commerce et d’amitié qu’on venait arracher à son gouvernement. La ruse audacieuse que les Japonais employèrent en cette circonstance, et la naïveté ignorante dont firent preuve les agents politiques européens, furent la cause de cette longue période de malentendus, d’ajournements de toutes sortes, d’embarras et de malaise réciproque qui commença à la conclusion du premier traité américain avec le syaugoun (1853), et qui ne devait se clore qu’avec la révolution qui détruisit définitivement la fonction longtemps omnipotente de lieutenant de l’empereur au Japon (1868).