Peu après son avènement au trône, Mutsouhito, âgé alors de dix-sept ans, réunit une espèce de Conseil d’Etat composé des principaux seigneurs qui avaient contribué à restaurer le pouvoir effectif qu’avaient exercé ses aïeux, avant la domination des syaugouns. D’accord avec cette assemblée, il arrêta les bases d’une constitution, où furent proclamés quelques principes qui témoignent certainement de progrès que nul n’était guère en droit d’espérer d’une nation asiatique, et qui n’avaient été réalisés nulle part ailleurs en Orient.

Sans reconnaître précisément l’abolition des castes et l’égalité de tous les citoyens devant la loi, cette constitution admettait la possibilité d’appeler à toutes les fonctions publiques les hommes de valeur qui se feraient remarquer dans les différentes classes de la société. Elle déclarait, en outre, abolies toutes les coutumes cruelles et barbares qui avaient été en usage dans les siècles passés.

Après avoir promulgué ces rudiments de constitution, le mikado annonça qu’il avait établi une ère nouvelle dont le nom exprimait l’idée sur laquelle serait fondé son gouvernement. Cette ère fut appelée mei-di «le gouvernement éclairé».

Comme conséquence immédiate du nouvel ordre de choses, la Porte Impériale dut se préoccuper de rendre aussi impuissante que possible l’aristocratie féodale qui gouvernait encore, avec presque toutes les prérogatives de la souveraineté, les principautés et les innombrables clans entre lesquels était partagé l’archipel Japonais. Vouloir se défaire brusquement des anciens Koku-si, et notamment des plus puissants d’entre eux auxquels le mikado devait sa restauration effective au trône, fut jugé chose prématurée, sinon absolument impossible. Loin de là, ces mêmes Kok-si furent appelés aux plus hautes fonctions du nouvel édifice politique, où leur présence, qu’on n’avait pu éviter, devait nécessairement contribuer à rendre plus lente et plus laborieuse l’œuvre projetée de réorganisation politique et sociale. Par un coup d’audace périlleux, mais qui fut couronné de succès, le mikado décréta la suppression des états féodaux et la division de tout l’empire en ken ou «départements», à la tête desquels les daïmyaux ne seraient plus que des préfets non héréditaires, salariés par le gouvernement et tous également révocables. Les princes féodaux acceptèrent sans résistance la situation nouvelle qui leur était faite.

Les Japonais ont, de tout temps, montré de remarquables aptitudes à s’assimiler les idées étrangères. Depuis l’arrivée des Américains dans leurs îles, en 1853, ils se sont préoccupés avec une ardeur infatigable de rechercher les moyens propres à donner à leur pays les apparences civilisatrices des contrées de l’Occident. La révolution de 1868 était une occasion favorable pour introduire dans leur pays les institutions politiques et sociales dont ils avaient acquis une idée plus ou moins superficielle dans leurs voyages en Europe, dans leurs relations avec les étrangers établis au milieu d’eux, ou dans les livres anglais, français et allemands traitant de la matière et dont ils avaient déjà fait des traductions complètes ou analytiques.

Leur première pensée fut, en conséquence, de créer au Japon le régime parlementaire, et de constituer un parlement composé d’une Chambre de Seigneurs et d’une Chambre des Communes. La chambre des seigneurs n’était pas absolument impossible à organiser, bien qu’il y eût à craindre qu’elle ne servît qu’à faciliter l’entente des grands feudataires dépossédés pour préparer le pays à une révolution nouvelle. Et, d’ailleurs, il y avait lieu de supposer que, dans une pareille assemblée, l’inégalité d’importance et d’autorité des différents daïmyaux, ne permettrait pas de résoudre les questions par des votes dans lesquels on se bornerait à additionner les suffrages. Le prince de Satsouma, par exemple, n’hésita pas, dans une de ces assemblées d’essais où la majorité ne lui était pas favorable, à se retirer, montrant par là qu’au lieu de s’attacher à compter les voix des seigneurs, il fallait bien plutôt se préoccuper d’en calculer le poids. Le sénat projeté n’était donc pas établi dans des conditions sérieuses d’existence et de durée.

Mais la difficulté était bien autre, quand on voulut convoquer une Chambre des Communes. Où trouver les communes? où trouver des citoyens capables de comprendre ce que devait être un collège électoral? On proposa de faire enseigner publiquement par des conférenciers officiels, les premiers éléments du droit public, et de décider que les Japonais qui auraient fréquenté ces conférences pendant un certain temps, acquerraient le titre de citoyen et la capacité électorale. Cette proposition originale dont on eût peut-être pu tirer d’utiles résultats, si elle avait été adoptée et mise en pratique avec persévérance, ne pouvait en tous cas donner des résultats immédiats. Elle fut bientôt abandonnée, ainsi que toutes sortes d’autres systèmes ayant pour but de trouver les moyens d’introduire une chambre basse dans le parlement projeté.

Le sénat ou Gen-rau-in[245], fondé par décret du 17 avril 1875, ne devait pas survivre à la retraite du prince de Satsouma que j’ai mentionnée tout à l’heure. Une sorte de Conseil Supérieur, dans lequel furent appelés quelques Européens en qualité de conseillers-adjoints, lui succéda, et prépara les lois que le cabinet acceptait ensuite ou repoussait à son gré.

Le même décret instituait une autre chambre, appelée Fu-ken kai-gi[246], que les journaux se sont hâtés de considérer comme étant une Chambre des Communes. Cette assemblée n’est autre que la réunion des préfets ou chef de Ken, appelés chaque année, durant une session de cinquante jours, à examiner certaines affaires relatives aux intérêts particuliers des départements placés sous leur juridiction administrative.

En somme, les intentions qui ont provoqué le décret d’avril 1875 n’ont pu être réalisées, et le Parlement japonais est encore une création réservée à un avenir plus ou moins éloigné. La Porte Impériale s’est trouvée, de la sorte, dans la nécessité de revenir à peu de choses près au gouvernement personnel et absolu qui avait régi le Japon avant la grande révolution de 1868. Faute de pouvoir trouver des citoyens dans les classes populaires d’un pays maintenu plus de deux mille ans dans un perpétuel esclavage, sous l’autorité absolue de la noblesse et de la classe militaire, le mikado ne put appeler tout d’abord autour de lui que d’anciens serviteurs dévoués, ignorants, sans autorité et sans prestige, ou des daimyaux médiocrement éclairés et, en tous cas, jaloux de recouvrer le pouvoir que la révolution était venue brusquement leur arracher des mains. Le tiers-état, le seul élément social sur lequel puissent être appuyées les institutions nouvelles, est à peine en voie de formation chez les Japonais; il est cependant certain qu’il ne tardera pas à acquérir une large part d’influence dans les résolutions du gouvernement mikadonal.