[91] J’ai donné, dans les Actes de la Société d’Ethnographie (1863, t. III, p. 139 et suiv.), le résumé de mes recherches sur les origines de la nation chinoise. J’ajouterai ici quelques renseignements qui me paraissent utiles pour l’étude de cette question. Les Mémoires historiques (Sse-ki), primitivement composés par Sse-ma Tan, et qui furent coordonnés et publiés, après sa mort, par le fils de cet historien, le célèbre Sse-ma Tsien, commencent avec Hoang-ti «l’Empereur Jaune», dont le règne remonte à l’année 2698 [avant] de notre ère. L’authenticité de ce règne est admise par tous les critiques chinois; celui de Fouh-hi, qu’on reporte sept cent soixante-dix ans plus haut dans la nuit des temps, est lui-même loin d’être considéré comme fabuleux, et les auteurs les plus scrupuleux nous le donnent tout au plus comme un règne semi-historique. Les anciennes annales intitulées Kou-chi, composées par Soutchih, de la dynastie des Soung, font, de la sorte, remonter les annales de la Chine à ce même Fouh-hi. Les récits qui appartiennent précisément à la légende, et dans lesquels il n’est peut-être cependant pas impossible de découvrir quelques traces d’ethnogénie dignes d’être étudiées, sont réputées l’œuvre de Tao-sse. L’ouvrage de Lo-pi, intitulé Lou-sse, est un de ceux qui font reculer davantage les légendes relatives aux origines de son pays; mais cet ouvrage, malgré sa grande popularité, est généralement peu estimé des lettrés qui ne prennent pas au sérieux sa chronologie fantaisiste des premiers âges. Le classement des souverains mythologiques sous le nom de «Souverains Célestes primitifs» (Tsou tien-hoang), de «Souverains Terrestres primitifs» (Tsou ti-hoang), et de «Souverains Humains primitifs» (Tsou jin-hoang), paraît avoir été adopté par les Japonais qui ont imaginé également, à l’origine de leur empire, des dynasties fabuleuses rattachées aux trois grandes puissances constitutives de l’univers (San-tsaï), savoir: le Ciel, la Terre et l’Homme.
[92] Le grand ouvrage historique intitulé Kang-kien I-tchi loh a cru devoir accueillir les légendes relatives aux temps antérieurs au règne de l’empereur Hoang-ti. Il les publie dans ses deux premières sections:
I.—San-hoang ki «Annales des Trois Souverains», comprenant Pan-kou chi ou Pan-kou, dont le nom a été rapproché de celui du Manou indien, fils de Brahmâ et père de l’espèce humaine. Pan-kou, dans la légende chinoise, est également le premier ancêtre des hommes, le souverain du monde à l’époque du Chaos primordial (Hoen-tun) avec lequel il est parfois identifié;—Tien-hoang chi «les Souverains Célestes»;—Ti-hoang chi «les Souverains Terrestres»;—Jin-hoang chi «les Souverains Humains»;—Yeou-tchao chi «le chef Yeou-tchao»; et Soui-jin chi «le chef Soui-jin».
II.—Ou-ti ki «Annales des Cinq Empereurs», comprenant Fouh-hi;—Chin-noung;—Hoang-ti;—Chao-hao;—Tchouen-hioh;—Ti-kouh;—Yao,—et Chun.
Le grand Yu (Ta Yu) est placé en dehors de cette section et en tête de la dynastie des Hia, dont il est considéré comme le fondateur.
[93] Le Kang-kien I-tchi loh nous fournit de curieuses notices sur ces deux personnages qui sont représentés comme les chefs de la première émigration chinoise, à une époque où elle était encore plongée dans les langes de la barbarie la plus primitive. Les Chinois, avant Yeou-tchao, formaient une population de troglodytes: ils habitaient des cavernes et vivaient dans les lieux sauvages en compagnie des animaux. Ils n’avaient aucun sentiment de convoitise; par la suite, ils devinrent astucieux, et les animaux commencèrent à être leurs ennemis. Yeou-tchao enseigna aux hommes à se construire des tannières avec du bois et à y habiter pour éviter leurs attaques. On ne connaissait pas encore l’agriculture, et on mangeait les fruits des plantes et des arbres. On ne possédait pas l’art de se servir du feu; on buvait le sang des animaux et on en mangeait la chair avec le poil.
Le successeur de Yeou-tchao, Soui-jin, parvint à obtenir du feu en perçant du bois. Les hommes, sous Yeou-tchao, avaient appris à se construire des tannières, mais ils ne savaient pas encore faire cuire leurs aliments. Soui-jin le leur enseigna; il observa en outre les astres et étudia les cinq éléments. Il enseigna au peuple à cuire les mets [avec le feu produit par la friction du bois], et le peuple fut satisfait; aussi lui décerna-t-on le nom de Soui, qui signifie «tirer du feu du bois». Il fit connaître les quatre saisons et la manière de se conformer à la volonté du ciel. A cette époque, on ne possédait pas d’écriture. Soui-jin établit, pour la première fois, le système des cordelettes nouées. Il eut quatre ministres, nommés Ming-yeou, Pi-yuh, Tching-poh et Yun-kieou.
[94] Fouh-hi (3468 ans avant notre ère).
[95] Chin-noung (vers 3218 avant notre ère).
[96] Voy, sur le système du cycle chinois de 60 ans et sur son application dans la supputation des temps chez les Japonais, mon recueil de Thèmes faciles et gradués pour l’étude de la langue japonaise, p. 74.