— Oui, répondit Guy, le visage brillant d’enthousiasme. C’était sous les guerres religieuses. Un Vieuvicq ne voulut pas se rendre aux hérétiques qui l’assiégeaient et, durant la la nuit, il fit rouler ici, du haut des remparts, un tonneau plein de paille contenant ses deux jumeaux. Le lendemain, le château fut pris, notre aïeul pendu aux créneaux. Mais les deux enfants furent sauvés.
— Et tu descends de l’un d’eux. Tu vois donc qu’un Vieuvicq doit être courageux jusqu’à la mort, compter sur Dieu et être fidèle. Voilà ce que j’avais à te rappeler. Maintenant, allons dire adieu à ta mère.
Ils entrèrent dans la petite chapelle déjà sombre où une lampe brûlait. Ils s’agenouillèrent et prièrent longtemps, immobiles. Les statues funèbres les contemplaient froidement dans l’ombre des niches, comme si, depuis des siècles, le spectacle de la douleur des vivants les eût rendues insensibles.
Enfin le comte se courba et posa ses lèvres sur la dalle du caveau. Quand il se fut relevé :
— Guy, dit-il à demi-voix. Je ne te demande qu’une chose. Ramène-moi là un jour. Quoi qu’il arrive, quoi que l’avenir nous ménage… Nous serons peut-être bien pauvres, mon ami.
— Oh ! papa, s’écria Guy en sanglotant, je tâche d’être courageux ; mais, quand vous me parlez de ces choses, c’est plus fort que moi…
Ils sortirent, et, derrière eux, la porte se referma avec un bruit de catacombe.
Le lendemain, avant l’aube, ils avaient quitté le pays, et, l’année suivante, le jeune homme remportait tous les prix de la classe de seconde d’un grand lycée de la capitale. Le père, confiné dans un modeste appartement d’où il pouvait voir les arbres de la cour de récréation du jeune humaniste, végétait, frappé au cœur, ne voyant personne, consacrant à l’éducation de Guy les trois quarts des faibles ressources qu’il avait pu sauver du naufrage.
Quelques années se passèrent dans cette séquestration volontaire. Ainsi qu’il arrive souvent aux hommes d’ancienne race que la fortune a trahis, le comte de Vieuvicq rougissait, comme d’une honte, de sa pauvreté présente, et semblait fuir ceux qui l’avaient connu jadis. Sous le poids de l’adversité, son corps s’était voûté avant l’âge, sa chevelure avait blanchi, et sa santé chancelante ne lui promettait pas une longue vieillesse.
En effet son fils n’avait pas encore atteint sa vingtième année et se préparait à sortir, l’un des premiers, de l’École polytechnique, lorsque le comte s’éteignit dans ses bras.