— Guy ! ouvre-moi.
Ah ! s’il lui ouvrait, maintenant, si elle franchissait ce seuil funèbre, si elle voyait cette tristesse, cet isolement, cet abandon, cette ruine de tout bonheur, elle ne pourrait s’empêcher de pleurer avec lui !
Le lendemain, quand son père reposa pour l’éternité sous la voûte armoriée de la chapelle, Guy essuya résolument ses yeux rougis et jeta un dernier regard sur la façade endormie du vieux manoir. Entre les dalles de la cour d’honneur, l’herbe croissait plus vite que la main tremblante du pauvre Antoine ne pouvait l’arracher et, déjà, sur le fronton de la porte d’entrée, la mousse, en plus d’un endroit, marquait les joints d’un large trait sombre. Mais le noble écusson brillait sans tache, par les soins pieux du dévoué serviteur, et Guy, d’un œil attendri, lut encore une fois la glorieuse devise.
Sans perdre une minute, il reprit le chemin de Paris et de son travail, croyant que des années, peut-être, s’écouleraient encore avant qu’il revît ces lieux.
Il devait les revoir plus tôt et, surtout, autrement qu’il ne pensait.
IV
Peu de mois après, la France était en pleins désastres. Il fallut improviser des armées nouvelles, et Guy, comme beaucoup de ses camarades d’école, fut nommé officier d’artillerie.
D’abord envoyé sur la Loire, son corps fit partie de ce grand mouvement sur l’Est qui fut la dernière convulsion du lion blessé à mort. Bientôt on dut battre en retraite et se glisser dans la neige, par des sentiers de montagne, entre la Suisse et le rideau de troupes ennemies tendu comme un filet, de Dôle à la frontière.
La colonne à laquelle Guy s’était joint avec les débris de son régiment formait l’avant-garde de cette marche en arrière. Né dans le pays qu’on traversait, il offrit de servir de guide à la colonne qui cheminait péniblement dans la neige.
Un soir, à la nuit tombante, on déboucha sur le vallon de la Loue, dont le cours se détachait au fond de la gorge, comme un ruban d’ardoise, sur la blancheur uniforme du paysage. Par de nombreux lacets, la petite route arrivait en pente assez douce au pont jeté sur la rivière, que dominait la masse grisâtre d’une vieille demeure. C’était Vieuvicq.