— Ah ! Seigneur ! que faire ? si, au moins, mon mari était là !

— Ne craignez rien, ma chère. Conduisez-moi. Je n’entrerai même pas. Il suffit qu’on me voie et je repartirai comme je suis venue. Il n’y aura pas de bruit, soyez-en sûre.

— C’est là ! gémit la concierge en désignant, dans la cour, une porte vitrée en carreaux dépolis.

— Entrez la première, dit Jeanne, qui ne se souciait pas de s’aventurer sans éclaireur en pays ennemi.

La bonne femme pénétra, obéissant malgré elle, dans une pièce pavée de briques, absolument déserte, et contenant, pour unique mobilier, une longue table de sapin et quelques chaises de paille. Mais, voyant que la visiteuse aux allures étranges était absorbée dans un examen qui semblait l’étonner fort, elle sortit prestement, referma la porte, et s’enfuit dans sa loge, laissant les personnes et les choses se débrouiller comme elles pourraient.

Jeanne, restée seule, promenait de tous côtés ses regards, ne comprenant rien à ce qu’elle voyait. La table était chargée de plans, d’instruments de dessin, de feuilles couvertes d’écriture. Aux murs blanchis à la chaux, des règles et des équerres étaient pendues. Sur la cheminée, devant la glace au cadre de sapin verni, un seul objet : un écrin en velours contenant une photographie. Elle s’approcha, le cœur serré par une angoisse qui fit bientôt place à la plus grande joie de sa vie. Le joli visage, rougi par l’émotion, que le pauvre miroir reproduisait tant bien que mal, et celui qui souriait dans l’écrin n’en faisaient qu’un. Elle avait sous les yeux son portrait, donné à Guy comme souvenir du 1er janvier.

— O mon fidèle ! mon bien-aimé ! dit-elle en se laissant tomber sur une chaise.

Maintenant, son cœur pouvait parler. Il parlait si haut qu’elle en était comme étourdie.

Mais lui, où pouvait-il être ? Dans une pièce voisine, dont la porte n’était qu’à demi fermée, on entendait le grincement d’une lime mordant le fer. Sur la pointe du pied, elle en gagna le seuil, et, sans être vue, elle contempla le tableau qu’elle avait devant elle.

C’était un atelier vide, dont la forge, depuis longtemps, n’avait pas été allumée. Sur l’établi, un assemblage mystérieux de pièces d’acier et de cuivre brillait comme un ouvrage d’horlogerie. Debout devant l’étau, vêtu d’une jaquette légère, les cheveux au vent, le visage animé par son travail, Guy retouchait une tige menue de métal.