— Mon Dieu, monsieur le directeur, pour commencer…

— Parbleu ! je crois bien ! cela vaut encore mieux que d’aller planter des sycomores le long des grandes routes. Dans quelques années vous arriverez à cinq mille et, un jour, vous vous éteindrez doucement, aux regrets de vos collègues, et aux appointements mensuels de mille francs ou environ. Voilà. Qu’en dites-vous ?

— Mais, monsieur, je dis que j’accepte, avec l’espoir d’aller un peu plus haut. Je n’ai jamais songé à faire ma carrière dans les emplois administratifs. Je veux, sinon rebâtir ma fortune, du moins gagner de quoi vieillir et mourir à Vieuvicq. Et permettez-moi de m’encourager de votre exemple…

— Oh ! doucement ! pas d’illusion. Je sais que vous êtes sorti avec un numéro supérieur au mien, qui n’avait rien de brillant. Mais je possédais sur vous un immense avantage : celui d’être le fils d’un garde forestier, et non pas d’un comte.

— Allons, allons ! mon cher directeur, fit Guy en riant, nous n’en sommes plus là.

— Oui, je sais. Vous autres gens de l’ancien régime, vous rêvez, en ce moment, une nouvelle incarnation de l’aristocratie. Vous voulez nous battre ou nous égaler par votre mérite personnel, nous autres qui avons mis des siècles à obtenir qu’on s’inquiétât du nôtre. « Nous ne sommes plus colonels de naissance, dites-vous ? Nous serons les premiers à Saint-Cyr. La fortune du sol nous a échappé ? Nous deviendrons des millionnaires à la Bourse ou à l’usine. » Peste, monsieur le comte ! Si vous réussissiez, vous devriez un beau cierge à ceux qui vous ont réveillés au bruit de la chute de l’Empire. C’est pour le coup que vous seriez les maîtres de la France !

— Vous voyez les choses de loin. Mais, pour le moment, vous seriez bien aimable d’oublier de qui je suis fils, ou du moins de ne vous en souvenir que comme vous faisiez tout à l’heure. Vous avez travaillé, dites-vous ? Qu’est-ce que je fais donc, moi, depuis dix ans ?

— Certes, je sais ce qu’il en coûte pour arriver où vous en êtes. Mais ce n’est que le commencement. Savez-vous ce que j’ai fait en sortant de l’École, moi qui vous parle ? Je suis entré comme chauffeur à la compagnie. Trois ans après, j’en savais plus long sur la traction et les machines que tout le conseil des ponts et chaussées réuni. Et voilà comment je suis ici.

— Je le savais. D’ailleurs d’autres ont fait comme vous, et s’en sont bien trouvés. Pourquoi ne les imiterais-je pas ?

— Bah ! vous avez les mains trop blanches et la peau trop fine.