— Vos quatre semaines de Bretagne doivent vous sembler longues, lui dit-il. Je suis sûr que vous êtes devenue une Parisienne renforcée et que vous détestez tout ce qui n’est pas Paris.
— On voit que vous me connaissez peu. Je me trouve bien partout où l’on me laisse faire mes volontés. Je vous laisse à penser, d’après cela, si je déteste le Gleisker, où l’on me gâte à journée faite. D’ailleurs, j’ai toujours été gâtée par tout le monde, à commencer par vous. Sérieusement, Guy, ne supposez pas qu’il y ait en moi uniquement une poupée parisienne, chaussée, coiffée, habillée à la dernière mode.
— Je ne suppose rien. Mais vous n’avez pas de devoirs dans la vie, vous êtes jeune et assez… agréable pour que tout vous entoure et vous fête.
— Vous êtes bien honnête de me trouver « agréable », dit la jeune femme en riant. Mais, en admettant que votre indulgence pour une amie d’enfance ne vous aveugle point, cela m’oblige-t-il à être ce que vous semblez croire ? Demandez à ma tante si je ne m’intéresse pas autant qu’elle à ses poulets, à son jardin et à ses pauvres. Et Dieu sait si elle en a, des poulets et des pauvres !
— Comme, jadis, ma pauvre mère !
— Demandez à M. du Falgouët si une promenade de dix kilomètres à pied me fait peur, si je ne commence pas à parler bas-breton. Et vous, monsieur l’ingrat, dites-moi si je puis me lever de bon matin et si beaucoup de femmes sérieuses, ou réputées telles, auraient du plaisir à sonder un marais, six heures durant, entre deux ingénieurs.
— Le fait est que nous ne sommes pas des gens bien drôles.
— Ai-je eu l’air de m’ennuyer avec vous ? Cher Guy ! je veux vous convaincre que je suis fière de vous, fière de votre valeur, sans laquelle vous ne seriez pas ici, fière de votre énergie, de votre courage. Sachez que je vous admire. Aux Aubrays, il y a cinq ans, si vous m’aviez appelée, vous auriez vu comme ma main aurait serré vos pauvres pattes noires.
— Merci, Jeanne ! Vous me faites oublier bien des misères passées. Vous êtes donc toujours la même petite fille qui, au temps jadis faisait lever mes punitions ?
— Et je la serai toujours. Dans trois semaines, venez me voir à Paris. Venez souvent, et ne dites plus que vous êtes tout seul au monde. Vous me le promettez, Guy ? vous promettez d’être toujours mon meilleur ami comme vous êtes le plus ancien ?