D’ailleurs, l’arrivée du vicomte de la Tourtelière avait interrompu forcément un entretien qui avait pris une tournure inattendue. Puis la fièvre de la chasse, les coups de fusil, les émotions ressenties à la vue du faisan qui tombe en rebondissant sur le sol, avaient fait oublier à Jeanne l’attendrissement qui s’était emparé d’elle.

Et cependant, quand elle se retrouva seule, les souvenirs du matin lui revinrent, et ce ne fut pas à lord Mawbray qu’elle songea le plus en s’endormant, ce soir-là. Au fond, elle se trouvait heureuse. Il ne tenait qu’à elle de se marier selon son ambition ; elle était aimée selon son cœur ; elle croyait encore n’aimer personne.

Le lendemain et les jours suivants, l’agitation de sa vie reprit possession d’elle. Deux fois Guy était venu sans la rencontrer. Un jour, elle lui écrivit :

« Venez déjeuner demain ; c’est le seul moyen de nous voir. Arrivez une demi-heure d’avance. Je veux causer avec vous. »

A onze heures et demie, il la trouva exécutant une valse sous la surveillance et avec le concours d’un professeur qui, tout en faisant la basse, lui racontait des histoires apparemment fort amusantes.

— Asseyez-vous et écoutez-moi, lui cria-t-elle sans s’interrompre. N’est-ce pas que je joue bien ?

— Oh ! fit-il, vous avez encore à gagner pour être une virtuose. Mais vous avez accompli des progrès sensibles depuis la dernière fois que je vous ai entendue.

— J’avais sept ans alors, si je ne me trompe.

— Oui, et nous exécutions à quatre mains le Carnaval de Venise. J’en ai mal aux oreilles rien que d’y penser. Il y avait un certain si bécarre qui nous a donné bien du mal et m’a dégoûté pour jamais de Venise et du carnaval.

— Eh ! monsieur, fit le pianiste, que diriez-vous donc à ma place ? quand j’étais plus jeune, j’ai gagné ma vie, pendant deux ans, comme accompagnateur d’un grand violoniste qui ne jouait pas autre chose dans ses tournées, et qu’on bissait régulièrement.