Madame de Rambure était un cœur d’or, et, du reste, la compagne d’Alfred semblait si peu se soucier de l’heure, qu’il devint nécessaire de l’engager à revenir. C’est la façon la plus polie de faire sentir aux gens qu’ils doivent s’en aller. Elle revint souvent. D’abord les consolations lui suffirent ; puis elle demanda des conseils, et la mère « du meilleur ami d’Alfred » lui en donna charitablement. Mais sa main droite aurait pu dire ce que coûtaient les conseils donnés par sa main gauche.

Le salon de la rue de Varenne ouvert de nouveau, madame Hémery y choisit un petit coin, qu’elle occupait avec des airs discrets et des toilettes effacées de dame de compagnie. Peu à peu, la jeune veuve prit de l’assurance et fit voir de jolies robes. On découvrit qu’elle était belle, et, si quelques-uns lui firent part de leur découverte, elle parut ne pas leur en vouloir, mais rien de plus. Bientôt, d’autres salons s’entrebâillèrent devant elle ; puis elle en eut un, un tout petit, dans un modeste appartement de veuve sans fortune. Mais c’était une femme de tête et d’économie, de ces personnes qui font quelque chose avec rien. Aussi, ce qu’elle appelait son pied-à-terre à peine meublé devint un nid délicieux, où les fauteuils bien rembourrés ne manquaient pas, ni les tapis épais, ni les lourdes portières. On se mit à raconter quelques histoires sur elle, des histoires en l’air, juste ce qu’il fallait pour la rendre intéressante. D’ailleurs, chaque jeudi soir, on la trouvait à l’hôtel Rambure, et tout le monde savait qu’on n’entrait là qu’en montrant patte blanche.

Un instant, lord Mawbray avait semblé faire quelque attention à elle. Mais ç’avait été l’affaire de quelques jours. Maintenant, il la saluait avec sa grave politesse britannique, comme l’amie de la maison, et c’était tout ; le lord n’avait d’yeux que pour Jeanne. Il avait commencé son rôle d’homme converti.

Et cependant, les semaines s’écoulaient sans que Jeanne se décidât à dire oui. Personne ne savait ce qui se passait en elle ; car Vieuvicq seul avait sa confiance. Mais — pour des motifs qu’elle ne dévoilait pas — jamais, entre eux, il n’était question de mariage.

XIX

Ce fut vers ce temps-là qu’un incident surgit, dans l’existence du jeune ingénieur, qui devait la changer tout entière.

Un soir, la nuit presque tombée, il revenait d’inspecter un travail dont il était chargé. L’œil et l’oreille aux aguets, pour se garer des trains en marche et des manœuvres des machines, il traversait l’immense réseau de voies qui s’étend non loin des fortifications, sur le territoire de l’ancienne commune d’Ivry.

Soudain, en arrivant à l’un des embranchements les plus fréquentés, ses pieds s’embarrassèrent dans une corde de la grosseur du doigt, tendue à six pouces du sol et que l’obscurité l’empêchait de voir. Il tomba sur les genoux et sur les mains, sans se faire de mal, heureusement, mais non sans pousser une exclamation de colère. Au bruit, un vieil aiguilleur sortit de sa guérite vitrée et l’aida à se relever, sans savoir d’abord à qui il en avait. Mais, au bout d’un instant, il reconnut Vieuvicq.

— Oh ! monsieur l’inspecteur ! s’écria-t-il en ôtant précipitamment sa casquette, d’un air terrifié.

— Imbécile ! exclama le jeune homme. C’est vous qui vous amusez à tendre des pièges devant votre poste, au risque de faire estropier quelqu’un.