—Pas avant les vacances? Tu vas partir?

—Demain matin.

L'oncle eut un sourire imperceptible dans lequel je lus tout un chapitre de philosophie.

Décidément la conversation manquait d'entrain. Je réfléchissais, à part moi, qu'il est très difficile de trouver quelque chose à dire aux gens que l'on rencontre une fois par an, tandis qu'une heure semble courte à l'intimité de chaque jour. Mon oncle réfléchissait aussi. Tout à coup il tourna vers moi un de ces regards subitement attendris que je lui connaissais depuis l'enfance de Rosie.

—Écoute, fit-il, tu leur diras que je les aime de tout mon coeur, et ces mots-là, tu as pu le constater, ne reviennent pas souvent dans ma bouche. Voilà ma commission pour les vivants, qui ne sont que deux: ton père et ta mère. Quant aux morts, qui sont beaucoup plus nombreux, tu leur diras—son regard avait changé d'expression—tu leur diras que je leur pardonne. De cette façon, il n'y aura aucun moment de gêne, lors de mon arrivée parmi eux.

Sa belle figure se réveilla sous une expression moqueuse de défi jeté à
Celle qui devait—probablement bientôt—le réunir aux ancêtres.
Il eut cette plaisanterie de vieux soldat:

—L'entrevue sera déjà bien assez froide.

Ces paroles me remirent dans l'esprit mainte question que je n'avais pas osé faire dix ou douze ans plus tôt, que je n'avais pas songé à faire depuis, distrait que j'étais par des sujets plus modernes. Je demandai au vieillard, retrouvant, sans l'avoir cherchée, la façon de lui parler que j'avais dans mon enfance:

—Oncle Jean, votre vie ne m'est pas plus connue que si vous étiez pour moi un étranger. Ne vous semble-t-il pas que je devrais en savoir au moins quelque chose?

—Te voilà devenu bien curieux tout à coup!