En me parlant ainsi, le baron s'efforçait d'exprimer l'ironie. Mais je vis bien que ma question, quoi qu'il en eût, lui causait du plaisir.

—Après tout, dit-il, c'est ton droit. La vie de chacun de nous, bonne ou mauvaise, utile ou perdue, appartient à notre lignée, et c'est à tes mains qu'est confié désormais l'avenir du bon vieux nom. Je souhaite, mon cher enfant, qu'il te porte plus de bonheur qu'il n'en a porté à moi ainsi qu'aux miens.

Son visage, très triste un instant, devint très grave. A mon grand étonnement, le vieillard s'inclina devant moi avec une sorte de respect.

—Futur marquis de Vaudelnay, dit-il, voici la confession d'un des vôtres qui fut jugé sévèrement par ceux de son époque. Vous serez peut-être plus indulgent.

L'oncle se moquait-il de moi? Je me le suis demandé et me le demande encore. Ce qu'il y a de certain c'est que j'envoyais à cette heure ma curiosité à tous les diables, prévoyant plus d'une comparaison embarrassante pour moi dans la confession qu'on m'annonçait. La voici, quelque peu résumée, et cependant le baron n'était pas homme à s'étendre inutilement sur sa propre histoire.

X

La Révolution trouva le château de Vaudelnay peuplé des mêmes habitants que j'y avais trouvés moi-même, quelque cinquante ans plus tard. Je parle des ancêtres, cela va sans dire. Balthazar de Vaudelnay, le dernier marquis de l'ancien régime, venait de mourir juste à temps pour que mon grand-père profitât, l'un des derniers parmi la noblesse française, de l'institution prête à périr du droit d'aînesse. Il hérita seul du château, des terres, de toute la fortune, et bien que ses vingt-cinq ans ne fissent que de sonner, il entra dans son rôle de chef de famille, aussi sérieux, aussi respecté, aussi bien obéi de son frère et de ses deux soeurs que s'il eût été un vieillard blanchi par l'âge.

L'obligation de veiller sur ses deux cadettes, ma tante Frédérique et ma tante Alexandrine, peut-être une sage prévoyance de l'avenir, l'empêcha de prendre part à l'émigration, et la tempête passa sur ces trois aristocrates sans balayer leur têtes là où elle en avait roulé tant d'autres moins jeunes. Toutefois, pour sauver, en cas de malheur, le dernier bourgeon de la vieille tige, mon grand-père avait confié mon oncle Jean à l'un de ses voisins et de ses amis prêt à partir pour l'Angleterre. Le jeune émigré de douze ans ne devait revoir le sol natal que trente-cinq ans plus tard, c'est-à-dire vers la fin du règne de Charles X.

Je laisse volontairement de côté toute la première partie de son histoire, non pas la moins intéressante, mais la moins directement liée à la suite de ce récit. D'abord étudiant en Angleterre, puis l'un des plus jeunes officiers de l'armée des Indes, Jean de Vaudelnay, dont l'humeur était aussi indomptable que sa bravoure était brillante, quitta, par suite de désaccord avec ses chefs, une position qui pouvait le conduire à la fortune. Devenu libre, il regagna la France…par le chemin des écoliers. Cette route accidentée le conduisit en Italie qu'il comptait traverser lentement. Mais il comptait sans le destin qui devait y décider de son existence.

Épris d'abord d'une soudaine passion pour la peinture qui se révélait à lui comme un monde encore ignoré, le jeune homme s'attarda longuement dans les galeries les plus célèbres et dans les meilleurs ateliers. L'un de ceux-ci, rendez-vous des étrangers de distinction qui passaient à Florence, l'éblouit par un chef-d'oeuvre auprès duquel pâlirent les toiles des grands maîtres, car ce chef-d'oeuvre était vivant. Laura Scarpi, la rose de la Toscane, ainsi que tout Florence l'appelait, conquit, par son premier regard, le coeur de mon oncle. Elle était la fille d'un peintre plus riche de gloire que d'argent. Quant à sa mère,…l'oncle Jean ne m'en a pas dit un seul mot.