Dieu sait quel mystère demeure à jamais caché sous ce silence. Il va sans dire que la loyauté du baron de Vaudelnay, devenu le fiancé de mademoiselle Scarpi, dut se montrer moins réservé à l'égard du chef de famille. Une chose est certaine: le voyageur fut informé que les portes de la maison paternelle ne pouvaient se rouvrir que pour lui seul. Ce n'était pas le moyen de changer la résolution d'un homme de sa trempe. Il me le disait lui-même:
—Je serais plutôt rentré à Vaudelnay sans ma tête que sans la femme à qui j'avais donné ma foi.
Le mariage eut lieu, mariage suivi, selon le récit laconique de mon oncle, « de vingt ans d'exil, de pauvreté et de bonheur ». Il ne m'en raconta pas davantage sur cette période de sa vie, et je me souviens que cette froide réserve fut pour ma curiosité de jeune homme un étonnement, aussi bien qu'une déception. Je n'avais pas encore compris qu'il est des bonheurs que l'on savoure à genoux, silencieusement, tant qu'il durent, que l'on enferme plus mystérieusement encore dans son coeur quand ils ne sont plus….
Ces vingt ans d'azur et de paix finirent brusquement dans la nuit sombre de l'orage. La mort prit à mon oncle celle qui était la plus grande part de sa vie, mais, sur la tombe à peine fermée, une rose éblouissante fleurissait. Laura Scarpi laissait une fille de dix-huit ans, celle qui devait être la mère de Rosie.
Pauvre oncle Jean! Quand il était obligé de parler de son bonheur perdu, les mots ne sortaient qu'avec effort de ses dents serrées. Et quand il arrivait à des souvenirs douloureux, c'était encore pis, si bien qu'il fallait toujours deviner des choses qu'il ne disait pas.
Il me laissa donc deviner plutôt qu'il ne m'apprit l'autre catastrophe de sa vie. Un jeune Anglais, cadet d'une grande famille, vint à Florence et fut frappé de ce même coup de foudre qui avait décidé de l'existence du baron de Vaudelnay. Celui-ci n'avait jamais été d'humeur facile, mais le malheur avait encore aigri son caractère indomptable. Froissé de certaines assiduités qu'il jugea compromettantes, dévoré à l'égard de sa fille de cette jalousie maladive dont les pères qui ont beaucoup aimé offrent parfois l'exemple, croyant, pour tout dire, à une vulgaire tentative de séduction, le bouillant Français fît un éclat. Sir George Melvil ne sut pas ou ne voulut pas s'expliquer; d'ailleurs, à cette époque, la haine entre les deux nations atteignait son apogée. Une rencontre eut lieu dont le souvenir resta imprimé à tout jamais en creux dans la boîte osseuse de mon oncle. Enfin je venais d'apprendre pour quoi il s'était battu avec « le monsieur ».
—Il faut être juste, ajouta mon oncle, je m'étais battu un peu vite avec cet étourdi de George, et, quand je me réveillai dans mon lit d'un cauchemar assez long, il m'eût été difficile de dire lequel était le plus désolé de ce diable de garçon ou de ma pauvre fille.
Il était écrit que les Vaudelnay de cette génération devaient tous mourir octogénaires. L'oncle Jean se guérit contre tout espoir et, comme sa blessure l'avait rendu plus patient, il voulut bien prêter l'oreille à des explications qui d'abord le satisfirent. L'amour avait pu faire perdre la raison à sir George, mais ce jeune homme n'avait jamais perdu le respect: l'objet de sa passion soupçonnait à peine l'étendue du mal causé par ses beaux yeux.
L'oncle Jean reprit confiance et crut, voyant sa fille si calme, qu'il en serait quitte pour une gouttière dans la voûte de son crâne. Il comptait sans les surprises perfides de l'amour.
Ma jeune parente s'éprit à son tour d'une ardente affection pour l'homme qui avait failli la rendre orpheline, et quand le blessé fut délivré des médecins, ce fut pour entendre une autre antienne. Donner sa fille à un Anglais, à un protestant, à un cadet sans fortune! Il serait mort plutôt, car, en dépit de l'opinion défavorable que les siens avaient de lui, il était resté de coeur et d'esprit aussi Vaudelnay qu'un Vaudelnay peut l'être. Sir George essuya le plus énergique refus. La nouvelle Chimène se jeta aux pieds de son père en les arrosant de ses larmes, mais il faut croire que mon oncle n'admettait pas les dénouements à la façon de Corneille.