—Entre moi et cet étranger tu dois choisir, dit-il à sa fille. Si tu te décides pour lui, je te jure que tu n'entendras plus parler de moi jusqu'à ta mort.

Ma belle parente avait dans les veines le sang des Vaudelnay renforcé par du sang de Florentine. Elle se prononça pour l'étranger. Peut-être croyait-elle que le serment de son père ne tiendrait pas devant sa tendresse. Pauvre infortunée! Il fallait qu'elle connût bien peu celui dont elle était la fille! Jamais, hélas! serment inhumain ne fut mieux tenu.

Les nouveaux époux partirent pour l'Angleterre, et l'oncle Jean, seul au monde désormais, vint frapper à la porte de Vaudelnay que rien ne tenait plus fermée, à cette heure, devant cet enfant prodigue de cinquante ans. Bien qu'il se soit montré, le pauvre vieillard, aussi discret sur ce point que sur les autres, j'ai pu comprendre, néanmoins, que ni son frère ni ses soeurs n'ont arraché aux pâturages de Vaudelnay le moindre veau gras pour fêter son retour. On l'accepta et l'on voulut bien ne pas ouvrir la bouche sur ses erreurs passées, mais rien de plus. D'ailleurs mes propres souvenirs étaient encore vivants. Je revoyais l'oncle Jean silencieux, renfermé en lui-même, presque isolé au milieu des siens. Il était évident que l'orgueil austère des Vaudelnay ne lui avait jamais pardonné deux crimes: sa propre mésalliance et l'union de sa fille avec un Anglais hérétique, bien que, de bonne foi, ce dernier malheur ne lui fût guère imputable.

Mais il était réservé à d'autres chagrins. Tout d'abord il eut la douleur d'apprendre que sir George Melvil n'avait pas été beaucoup mieux accueilli en Angleterre que lui-même ne l'avait été en France. A son gendre on reprochait d'avoir épousé une étrangère sans fortune, catholique, fille d'une mère sans naissance. De plus ce mariage faisait évanouir les rêves brillants d'une autre union plus avantageuse, caressés depuis longtemps pour son fils par lord Melvil, le grand-père maternel de Rosie.

Le jeune couple vécut donc à l'écart, aussi pauvre mais non moins béni par l'amour que l'avait été l'oncle Jean dans sa petite maison de Florence. Puis encore une fois la mort fit son oeuvre maudite; du moins elle ne sépara point ceux qui s'aimaient: sir George et sa femme encore jeune, se suivirent dans la tombe à quelques semaines de distance, laissant la petite Rosamonde, âgée de six ou sept ans, sans autre appui que son aïeul maternel. Que pouvait le vieillard, sinon de pardonner à sa fille mourante et de venir frapper avec l'enfant à la porte du manoir de famille?

—C'est ce que je fis, dit mon oncle en achevant son récit. Tu étais là; tu as tout vu…. Au propre comme au figuré, l'on peut dire que tu as ouvert à ta cousine les portes de Vaudelnay.

—Qui ne se sont jamais refermées, ajoutai-je avec un mouvement d'affection très sincère. Oncle Jean! pourquoi ne viendriez-vous pas chez nous pour y passer les vacances avec Rosie? Mes parents seraient si heureux! Ma cousine aussi, j'en suis sûr.

Un éclair brilla dans les yeux du baron, tellement que je m'attendais à le voir accepter séance tenante. Puis subitement,—sur ce beau visage loyal de vieux gentilhomme on lisait comme sur celui d'un enfant,—une expression d'embarras, presque de crainte, vint succéder à la joie. L'oncle Jean baissa les yeux. Dieu me pardonne! on aurait pensé que je l'intimidais. Je crus avoir deviné ce qui causait cet air déconfit, et, comme j'étais encore tout vibrant de l'enthousiasme causé par le récit romanesque à peine achevé, je fis appel à toute ma diplomatie et je dis d'un ton plaisant:

—Tenez, mon oncle, je vois où le bât vous blesse. Gageons que vous avez fait quelques folies de jeune homme et que…vous êtes en avance sur votre pension. Pourquoi ne renverserions-nous pas, dans l'occasion, le vieil ordre des choses? Assez longtemps l'on a vu les oncles prêter quelques louis à leurs neveux pris de court par leurs fredaines….

—Tu es un brave garçon! interrompit mon oncle en me tendant la main. Parole d'honneur! j'accepterais ce que tu m'offres s'il en était besoin, ne fût-ce que pour édifier les neveux de l'avenir en leur montrant que les oncles rendent ce qu'ils empruntent. Mais la question d'argent n'est pas ce qui m'arrête. Une ou deux affaires impossibles à remettre me retiennent ici pour une semaine ou deux, peut-être plus.