« Savez-vous ce que j’ai fait ce matin ? Je me suis regardée au miroir et j’ai constaté l’existence de mes joues. Pas encore bien rondes, hélas ! Même vous, qui avez tant de poésie et… d’imagination, n’oseriez pas les comparer à deux pêches. Mais enfin ce ne sont plus des creux : nous avons décidé, mon miroir et moi, que je suis montrable.

« Ce premier point éclairci, j’ai ouvert l’Indicateur et j’y ai trouvé certain « Voyage circulaire » d’un bon marché attendrissant. Biskra est l’une des stations de la route. L’hiver, ici, est merveilleux. Si vous connaissiez quelque touriste que notre soleil attire, je me chargerais de lui faire garder une chambre à l’Hôtel de l’Oasis, qui est excellent. Et je suis sûre que le touriste en question, pour peu qu’il ait l’âme bonne, serait content d’être venu distraire des exilés qui n’oublient pas la France et leurs amis de France, même les amis inconnus. »

Chose étrange ! L’invitation ne décida point cet original de Robert. On croirait plutôt qu’elle l’effraya, si l’on en juge d’après sa réponse :

« Qu’allez-vous penser de moi qui prends la plume, au lieu de prendre le chemin de fer et le bateau ? Ah ! Dieu ! Croyez-vous que je ne serais pas allé vous voir depuis longtemps, si le voyage pouvait s’accomplir ? Mais ce bonheur, plus grand qu’aucun de ceux de ma vie passée, présente et future, ce bonheur m’est refusé. Il y a une chose que vous ne savez pas : c’est que votre existence, aujourd’hui surtout qu’elle est moins fragile, ferait envie à la mienne sous le rapport de la solidité. Ce voyage, auquel j’ai rêvé cent fois, tuerait votre pauvre ami inconnu d’une façon pas beaucoup moins sûre que la balle d’un pistolet. Donc n’y pensons plus, ou du moins n’y pensez plus, car moi j’y penserai toujours. Nos yeux ne se rencontreront pas en ce monde ; mais nous pourrons nous voir là-haut, j’espère. En attendant, prêtez l’oreille à cette parole qui résume tous les battements d’un pauvre cœur malheureux : je suis à vous ; nulle autre n’obtiendra de moi un seul regard. Si vous partez la première, je porterai votre deuil comme celui d’une fiancée tendrement chérie. Si c’est moi qui m’en vais d’abord, le dernier souffle qui sortira de mes lèvres dira encore votre nom. »

La première impression de mademoiselle Falconneau en lisant ces lignes fut une déconvenue poignante, ce dont elle ne fut pas surprise ; elle s’était fait une joie de la visite de Robert, et dans son existence à Biskra, les joies n’étaient pas nombreuses. Mais ce qui l’étonna davantage fut la terreur dont son âme fut serrée, en songeant que son « ami inconnu » pouvait être, qu’il était sans doute gravement atteint de quelque maladie jusque-là dissimulée. Aussi bien, jamais il ne parlait de sa santé. Ne devait-on pas croire que cette paralysie d’un membre, en pleine jeunesse, indiquait un état grave, menaçant, désespéré peut-être ?

— Mon Dieu ! songea Clotilde, s’il allait mourir, mourir avant moi !

Cette inquiétude nouvelle, torturante, elle ne l’avait ressentie, depuis qu’elle était au monde, que pour deux êtres humains : son père et sa mère. Elle se demanda : « Mais, alors, quelle place tient-il dans ma vie ? » Puis bientôt : « Est-ce que je l’aime donc ? »

Elle essaya de plaisanter avec elle-même sur cette découverte. Quelle idée bizarre, maladive, d’aimer un homme qu’elle n’avait jamais vu, qu’elle ne verrait sans doute jamais ! Son cœur trouva, sans chercher, la réponse à l’objection : « Il m’aime bien, lui ! M’a-t-il vue ? »

Et déjà un glaive de douleur déchirait cette tendresse à peine éclose à la vie. Robert, à n’en pas douter, cachait quelque chose. Dévoué comme toujours, il craignait de troubler par la compassion une malade succombant déjà sous le poids lourd de sa propre destinée. La compassion ! Il ne savait pas, ce simple et ce modeste, combien sa vie était précieuse, nécessaire à la vie d’une autre !

Pour la première fois depuis longtemps, une journée s’écoula sans que Clotilde se souvînt de faire le compte lugubre des jours qui lui restaient à passer sur la terre. Le soir, elle prit sa plume et, s’efforçant de donner à ses phrases l’allure dégagée et sans réticences d’une sollicitude inspirée par la seule amitié, elle écrivit à Célestin Bidarray pour avoir « des nouvelles de son voisin ».

Elle affectait d’en parler tantôt comme d’un malade imaginaire, craignant de déranger ses habitudes, tantôt comme d’un solitaire un peu désœuvré, que le manque de distractions poussait à des idées sombres.