« Au nom du ciel, faites un effort ! Ne pensez plus à… cet homme ! Ah ! le misérable, comme je le hais ! Ne croyez pas toutefois que je le déteste parce que vous l’aimez : je le bénirais s’il vous rendait heureuse. Mais ce qu’il vous a fait souffrir vient s’ajouter à ce que je souffre : c’est un gros compte que j’ai avec lui.
« Faites un effort. Voyez la vérité et la justice ; arrachez de votre cœur ce souvenir : vous serez bien plus heureuse. Peut-être que vous croyez encore l’aimer, alors qu’il est seulement dans votre mémoire comme une blessure maudite… et mal soignée. Maintenant j’ai un peu le droit d’en essayer la guérison. Vous ne pouvez permettre que je vous aime, sans permettre aussi que je fasse mes efforts pour vous empêcher d’aimer un autre homme… qui ne vous aime pas. Quel charme en lui vous attache ? Quel bien vous a-t-il fait, a-t-il tenté de vous faire ? De quoi sert l’esprit, l’élégance, la distinction qu’il a sans doute, alors qu’il n’a pas de cœur ? Moi, j’ai du cœur. Hélas ! de quoi cela me sert-il ? Du matin au soir, souvent du soir au matin, je pense à vous. Je retourne dans ma tête les moyens de vous donner un peu de plaisir, de vous faire un peu de bien. Si je pouvais, en devenant moi-même tout à fait pauvre et malade, vous rendre le bonheur et la santé, croyez-vous que j’hésiterais une minute ? Ah ! cette impuissance de l’amour ! Voilà, vraiment, de tous les chagrins qu’il cause, le seul que je maudisse.
« Peut-on imaginer une dérision plus cruelle ? Je vous donnerais ma vie comme je cueillerais, afin de vous l’offrir, une des roses de mon jardin. Et tout ce dévouement ne saurait vous procurer une heure de sommeil, une journée d’oubli, sans souffrance !
« Cela vous est-il du moins quelque peu agréable de savoir que je suis, de mon côté, très malheureux, plus malheureux que vous, sans doute ? Ah ! comme vous pourriez, vous, me donner du bonheur avec une seule ligne !
« Cependant un passage de votre lettre m’a fait sourire. Ainsi donc vous supposez qu’une autre femme, portant mon nom, franchira jamais mon seuil ?… Combien je vous plains de ne plus croire qu’on peut être fidèle, toujours ! Et comme je hais davantage encore l’être maudit qui vous a ôté cette croyance ! »
III
Faut-il admettre que l’amour fidèle, obstiné, généreux, n’est pas impuissant comme le déplorait l’étrange personnage dont on vient de lire les lettres ?
Quand vint l’automne, mademoiselle Falconneau, rentrée avec son père dans la petite maison de Biskra, se sentit beaucoup mieux. Non seulement elle avait retrouvé le sommeil avec un peu d’appétit ; mais encore elle pouvait écrire au bon sorcier de la Peyrade, comme elle s’amusait à l’appeler :
« Je vais vous dire une nouvelle qui vous fera plaisir : mes forces reviennent et ma mémoire s’en va. Pour ce qui est des forces, je n’ose pas trop m’y fier ; c’est probablement une mauvaise plaisanterie du mal — souvent facétieux — qui me mène là où je ne voudrais pas aller, maintenant moins que jamais. Par contre, il est indubitable que je me souviens moins de certaines douleurs. Je commence à croire que ma vie n’a été qu’un rêve malsain jusqu’à votre apparition ; et, dans mon existence actuelle, deux êtres seulement tiennent une place : l’un, mon pauvre père, que je vois tous les jours et qui sourit quelquefois, maintenant ; l’autre, invisible, qui va sourire enfin, je l’espère, quand il saura que mon cœur va mieux, certainement mieux, presque bien. Ne maudissez donc plus… ce que vous maudissiez. Moi, je bénis la sorcellerie… et certain sorcier qui n’a rien à craindre des fagots : son bon cœur est sa seule magie. »
Dans toutes ses lettres, l’amoureux se répétait furieusement, ce qui rendrait sa correspondance monotone aux yeux d’un lecteur n’ayant pas les mêmes raisons que Clotilde pour la trouver intéressante. Celle-ci, au contraire, après chaque courrier, s’intéressait davantage à « l’ami inconnu ». Peu à peu les choses en vinrent au point qu’elle ne chercha plus à déguiser combien elle désirait le connaître. Au commencement de décembre elle écrivait à Robert de Chalmont :