« Batna, juin 188…
« Il m’est arrivé, en attendant mieux, une chose que je croyais impossible, tant ma pauvre personne était toujours grelottante : j’ai eu trop chaud. Que c’est bon la chaleur ! Cela donne un peu l’illusion de la vie.
« Toutefois, comme il ne faut pas abuser des meilleures choses — d’ailleurs mon père ne pouvait plus supporter Biskra, — nous sommes venus respirer l’air des montagnes. Rassurez-vous : nous avons encore trente jolis degrés. Et puis quelle vue splendide ! Quelle joie d’être délivrée de l’obsession pesante du désert ! Si cela ne portait pas malheur de dire qu’on va mieux…
« Ah ! mon ami, je vous assure que je ne veux pas mourir ! J’en ai une peur affreuse ! Et les mois s’envolent, s’envolent !… Ils se traînaient en France. Pauvre cher pays ! Si j’y étais restée, à quoi ressemblerait aujourd’hui cette main que je regarde et que je trouve si belle, parce qu’elle est vivante !
« En Algérie, en mettant tout au mieux, on m’accorde trois ou quatre ans. Ce sera juste assez pour devenir presque une vieille fille.
« Savez-vous que Bidarray n’a rien des paladins d’autrefois, qui auraient pourfendu cent hommes pour leur disputer l’image d’une belle ? Vous n’avez pas eu besoin de l’appeler en champ clos pour conquérir ma photographie. Ah ! Célestin, félon chevalier, comme vous m’avez donné l’exemple de cette froideur dont vous vous plaignez ! Cependant je vous pardonne et… je ne vous en veux pas trop d’avoir senti que mon portrait sera mieux là où il se trouve, qu’au milieu des onguents et des juleps.
« Contentez-vous, mon ami, de cette réponse à votre question… délicate. Vraiment, vous ne pouvez pas dire que je suis bien sévère. Tout ce que je vous demande, c’est de me brûler en effigie quand… quand je deviendrai gênante pour un motif quelconque ; par exemple, quand vous rajeunirez la maison quelques jours avant votre mariage, — il faudra bien vous marier une fois ou une autre. Je désire ne pas figurer parmi les bibelots de madame de Chalmont. Vous voyez qu’on reste femme jusque… jusqu’au bout. »
Robert de Chalmont à Clotilde Falconneau. — Batna.
« La Peyrade, juin 188…
« Vous êtes adorable et je vous adore. Quelle bonté, quelle grâce ! Comment pourriez-vous me dire mieux — sans me le dire — que vous me permettez de vous aimer ? Ah ! comme je vais abuser de la permission ! Vous ne m’aimez… Mon Dieu ! je n’ose écrire les mots « pas encore » qui venaient follement au cours de ma pensée !… Vous ne m’aimez pas ; mais je vous aime ; je vous dis que je vous aime ; cela suffit déjà pour me donner plus de bonheur que je n’en ai connu dans toute ma vie. Que serait-ce donc si j’obtenais un peu de tendresse !